Contre-Regards

par Michel SANTO

Chronique du Comté de Narbonne.

 

 

Jeudi 6 décembre de l’an 2012

Mon cher  parent !

C’est de « petites phrases » que je voudrais aujourd’hui te parler. De celles que Manuel Decuel, que je t’ai déjà présenté,  collectionne et  dépose méthodiquement dans la colonne  gauche du « Tirelire », à la page deux. Ironiques ou stupides, sérieuses ou banales, elles offrent des lignes de fuites – il m’en faut peu ! – pour m’échapper du tout venant d’articles sociétaux et de réclames ménagères présentement consacrées aux viandes, dindes, poulardes et autres mets qui seront avalés en grandes quantités pendant les fêtes d’une fin d’année, paraît-il en crise. Oui, mon oncle, en crise il paraît, malgré ce que tu peux en croire, et en voir surtout, des dispendieuses festivités programmées par notre Roi, ses comtes et petits ducs dans leurs différentes collectivités. Leurs cassettes sont vides, mais aux décaissements ils ne regardent guère ! Il est vrai que leur fortune personnelle n’en est point affectée. Ici, mon oncle, on vient d’installer, au beau milieu du mail toujours démembré, un ridicule petit marché de Noël constitué de petits cabanons stéréotypés, comme on en voit dans toutes les petites et grandes cités ; quelques girandoles aussi, sur de piteux platanes ratatinés. Tout cela, et si peu, finit par donner à cette enfilade de maisonnettes un air de baraques de chantier qui, finalement, s’accordent assez bien avec la physionomie du lieu toujours occupé par des grues, tracteurs et autres engins dédiés à cette interminable entreprise de rénovation. Mais je m’égare, mon oncle, alors que de petites phrases je voulais te parler. Celle ci a retenu mon attention, d’un quidam au sieur Labatout adressée , logé au dessus d’un bistrotier à la mode sis sur le mail dont je viens de discuter: « On ne peut plus dormir, on ne peut même plus regarder la télé ». La réponse du comte ! « Il n’est pas évident de concilier les critiques fondées des riverains et l’activité légitime des taverniers … » qui, prétend-il, «  font reculer l’insécurité. » Voilà comment nos mastroquets, par notre premier magistrat, se retrouvent enrôlés dans les troupes supplétives de sa maréchaussée ; peut-être même la verra-t-on demain, elle aussi, assurer le service aux clients des estaminets. Je connaissais le goût du comte pour cette engeance bistrotière, que j’affectionne aussi, tu le sais – enfin, modérément ! – , mais à la couvrir de cette pandoresque auréole, il fallait faire preuve d’une grande autorité! Tu me permettras cependant de douter de la voir servir un jour, ou une nuit, du petit lait à la place de jus alcoolisés afin d’éviter troubles et incivilités. Enfin, tout cela présage mal, mon oncle, de l’avenir du mail une fois les travaux achevés. Je crains, en effet, qu’il ne devienne une de ces gigantesques terrasses tavernières où se rassemblent bruyamment de festives et vespérales troupes aussi désoeuvrées qu’assoiffées. Ce qui dans le langage moderne est présenté comme l’acmée de l’animation « culturelle », alors qu’il ne s’agit, dans la promotion de ce raffut généralisé, que de la manifestation rampante d’une nouvelle et insidieuse forme de barbarie. A des degrés divers, l’espace public devient hélas une zone de non-droit, intégralement remplie par la jouissance des uns et l’impuissance des autres ; il n’y a plus que des bourreaux par insouciance et des victimes sans identité. Ah ! mon oncle, qui donc osera un jour proclamer le silence patrimoine immatériel de l’humanité !

Je t’embrasse à présent, et m’en vais me coucher. Il est tard, c’est le temps de rêver ! A bientôt, mon oncle…

Lire Modiano la nuit!

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Il faut lire Modiano la nuit! Dans ce temps où tout se confond, comme dans une chambre où brille une lampe. On y éprouve un sentiment de présence et d’absence tout à la fois… Le temps flotte! Des ombres passent et repassent. Une vague qui sans cesse roule vers l’infini…

Mes notes

Chronique du Comté de Narbonne.

 

 

 

Dimanche 2 juin de l’an 2012,

Un vent de panique fait trembler tout ce que comptent les terres d’Aude en  autorités royales régentées par le sieur Froussellet, mon oncle : une furieuse marée d’illuminés viendrait envahir nos contrées afin d’exorciser leur peur d’une fin du monde annoncée. Aussi, qu’elles soient à pied ou à chevaux montés, les maréchaussées sont amplement par monts et par vaux déployés afin de Bugarach en interdire l’accès. Dans ce hameau, de l’apocalyse Mayas, ce 21 décembre en effet, la rumeur  publique et hallucinée prétend que, de la fin du monde, on serait protégée. Les gazettes s’enflamment à cette saugrenue et mystérieuse idée, comme les prix des tavernes, des pierres et eaux de cette minuscule localité. Au point que Frousselet, affolé, aux  magistrats a demandé de l’aide et des procès. Pendant ces temps agités, à Bugarach, essayent de vivre une centaine de pauvres âmes et quelques chats errants, perdus, que troublent épisodiquement des escadres de squelettiques corbeaux aux ventres affamés. Les rues y sont désertes et les volets clos ; de vieux murs menacent de s’écrouler à l’ombre de son pic qui, non content de dominer les Corbières, servirait de refuge aux illuminés de tout poil fuyant les derniers feux du cataclysme planétaire enseigné. Nous sommes en plein délire collectif, mon oncle, et comme les mayas voyaient la Terre comme une forme plate et carrée, il n’est pas surprenant après tout que leurs adeptes aient élu cette terre où les habitants ont la tête tout aussi géométriquement formée, pour s’y réfugier. Déjà des marchands pour niais et sorciers, à Bugarach se seraient installés pour y vendre des bérets quadralangués. Peut-être y verrons nous aussi le sénateur Marteau conférencer sur l’imprévisible et monstrueux tsunami dont nos paisibles côtes seraient menacées. C’est son nouvel évangile ! Il court comtés et marquisats pour y prêcher devant des auditoires de rire pliés qui, de mémoire d’homme de Tautavel, n’ont, de méditerranée, vu que de petites et moutonnantes marées. Mais ici, tu le sais, on aime bien les mondes fantastiques et fantasmés. Pense donc à ses Cathares à toutes les sauces, si je puis dire, mêlées. Des châteaux, ils n’en firent point, et pourtant, ne leur sont-ils pas touristiquement attribués ? Mêmes nos plages, comme nos cochons, andouilles et poulets, sont catharisées ! Quel outrage à ses hommes et femmes, mon oncle, qui, pour se sustenter, devaient se contenter de légumes et de lait. Mais les gens de pouvoir font ainsi l’histoire à leur façon. Quant à la géographie ! Souviens toi de Labatout qui voulait, du Comté, « l’ouvrir sur la méditerranée » ! Ce qui, tu en conviendras, était d’une audace inouïe pour une cité dont le port jadis y rayonnait et dont on ne voit pas sur qu’elle autre mer elle pourrait d’aventure se risquer. Il se fait tard et le vent est fort violent ce soir, mon oncle ! De ma fenêtre, j’aperçois un passant, dos vouté, longeant à pas rapides les murs éclairés d’une faible et pisseuse lumière. Sa silhouette noire et fatiguée semble porter toute la fatigue du monde. Vers quel Bugarach se dirige-t-il ? Pour lui, la fin du monde a peut-être déjà eu lieu ; ou bien sa renaissance, que signale un sourire que d’ici je ne peux voir. Tout est une affaire de perspective, de subjectivité, de préjugés, n’est ce pas mon oncle ? La beauté au premier chef !

A toi pourtant qui me lira de bon matin, je te souhaite une bonne soirée…

 

 

Le bouffon de Faust.

 

 

 

 

 

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Le bouffon, dans Faust:

 

«  C’est bien, je fais grand cas du génie et de l’art :

Usez-en, mais laissez quelque chose au Hasard,

C’est l’amour, c’est la vie… on se voit, on s’enchaîne,

Qui sait comment ? La pente est douce et vous entraîne ;

Puis, sitôt qu’au bonheur on s’est cru destiné,

Le chagrin vient : voilà le roman terminé !. . .

Tenez, c’est justement ce qu’il vous faudra peindre :

Dans l’existence, ami, lancez-vous sans rien craindre ;

Tout le monde y prend part, et fait, sans le savoir,

Des choses que vous seul pourrez comprendre et voir !

Mettez un peu de vrai parmi beaucoup d’images,

D’un seul rayon de jour colorez vos nuages ;

Alors, vous êtes sûr d’avoir tout surmonté ;

Alors, votre auditoire est ému, transporté !…

Il leur faut une glace et non une peinture.

Qu’ils viennent tous les soirs y mirer leur figure :

N’oubliez pas l’amour, c’est par là seulement

Qu’on soutient la recette et l’applaudissement.

Allumez un foyer durable, où la jeunesse vienne puiser des feux et les nourrir sans cesse :

A l’homme fait ceci ne pourrait convenir,

Mais comptez sur celui qui veut le devenir. »

Faust / Goethe / Emplacement 59 sur ma Kindle

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