Contre-Regards

par Michel SANTO

Flaubert, for ever…

GustaveFlaubert 

 

 

Ce texte de Jacques Raynal, qui en publiera d’autres dans ce blog.

 

Finalement, tout nous ramène a Flaubert, il est un peu la plaque tournante de toute la littérature Française (la plus récente tout au moins), un passage obligé entre le romantisme finissant et le réalisme commençant, il tire un trait sur la littérature d’introspection et annonce toute la littérature moderne (dans ce qu’elle a de meilleur et de pire).

Et puis, puisque nous en étions aux mots, quel amoureux justement des mots ! Quel lutteur aussi pour leur faire rendre gorge, en tirer la substantifique moelle…

Après tant d’autres et inévitablement, il connaitra, lui aussi, les affres de l’impuissance, cette limitation aux portes du sublime, toujours entr’aperçu, toujours insaisissable, cette porte un instant entrebâillée sur l’indicible nous laissant a jamais avec la nostalgie de cet éphémère et fugace éblouissement, les paupières brulées par les lumières interdites…

«  La parole humaine est comme un chaudron fêlé ou nous battons des mélodies a faire danser les ours quand on voudrait attendrir les étoiles  »

Et puis encore…

« Je ne suis qu’un lézard littéraire qui se chauffe, dans sa bibliothèque au grand soleil de la beauté »

Flaubert…L’ermite de Croisset, ce misanthrope de génie, ce bougon splendide, cet Alceste mal embouché que nous aimons tant  qui eut sans doute souscrit au mot de Mallarmé…

« Tout n’existe sans doute que pour aboutir a un livre…Dieu a fait la vie, ses douleurs et ses joies pour qu’un écrivain puisse le raconter »

Et pourtant…qui ne le sait ? Rien n’est simple chez un homme…

Le Flaubert qui écrivait :

« Les honneurs déshonorent, les titres dégradent, la fonction abrutit »

Celui dont la dernière ligne de madame Bovary fut (a propos du détestable Homais, Pharisien de sous préfecture, archétype du notable provincial pontifiant et bien pensant)

« Il vient de recevoir la légion d’honneur »

Celui, aussi, qui si longtemps, n’eut pas de mots assez durs pour fustiger son ami Du Camp, lequel rêvait de la fameuse breloque…

Le même, toujours qui exerçait sa verve, sa rogne et sa vindicte envers le monde, les salons, les compromissions…

Acheta un jour un habit a deux mille francs, des gants beurre frais a cinq cent francs (quand les droits de madame Bovary furent de huit cent francs) et se précipita au salon de la princesse Mathilde… (C’est Louise Colet qui le raconte)

Le pourfendeur des honneurs fallacieux accepta ensuite de recevoir, a son tour, la légion d’honneur et en fut même très fier…

Dieu que le socle de nos héros se lézarde souvent quand on y regarde de près !

Mais que celui qui n’a jamais cédé au péché de vanité lui lance le premier lazzi…Quand a moi, je m’en garderai bien !

« Vivre avilit » a écrit Henri de Régnier…Nous essayons, peut être tous, simplement, de sauver les meubles…

Cela dit, certaines choses paraissent étonnantes lorsque on s’y arrête…Et alimentent ma réflexion de ce jour.

On le sait, Flaubert, a travers Bouvard et Pécuchet, voulut embrasser toutes les sciences et les connaissances humaines…Il disait avoir lu, avant d’écrire la première ligne, quatre cent livres (oui, quatre cent…!) traitant de toutes les disciplines dont ses deux pathétiques héros allaient avoir a  se préoccuper…Projet mirifique et fou a la mesure de l’homme qu’il était.

Sa mort prématurée à cinquante huit ans l’empêcha  de mener son œuvre au bout.

Mais…Question…Y serait il parvenu…?

Un siècle plus tard, Sartre lui tente de faire le tour de Flaubert avec son « Idiot de la famille », il y passe sept ans, écrit des milliers de pages et la cécité l’empêche de finir son travail…

Mais…Question…Y serait il parvenu…?

Au bout de ce labeur titanesque, il dira avoir a peine, lui semblait il, effleuré le personnage.

Fait-on jamais le tour des connaissances humaines ? Plus simplement peut-on faire seulement le tour d’un homme ? Et plus humblement encore arrive t’on a faire seulement le tour de soi même dans ce court laps de temps qu’est toute vie humaine, ce grand éclair entre nos deux néants ?

Il est vrai que certains ont pu penser qu’après avoir fait trois petits tours dans une pièce close, ils peuvent désormais disposer…Rimbaldiens au (très) petit pied de «  la vérité dans une âme et dans un corps »

Contentons nous d’en sourire.

Finalement faire le tour d’un homme ou celui de l’humanité revient sans doute au même, et cette démarche de quelque façon qu’on l’entreprenne parait hélas toujours vouée à l’échec…non…?

Me revient à l’esprit la formule de Térence…

« Je suis homme et rien de ce qui est humain ne peut m’être étranger »

Etranger ? Certes, non…Mais saisissable…? Notre réalité profonde, comme le sable, nous glisse entre les doigts.

Montaigne était sans doute dans le vrai lorsqu’il disait que toute étude sérieuse du monde commence par soi même et, quand, aux antipodes de tout égotisme stendhalien, il portait sur lui-même le regard acéré et sans complaisance de l’entomologiste…Macrocosme et microcosme… « Tout ce qui est en haut est comme tout ce qui est en bas » (ça, c’est un autre qui nous l’a dit)

Mais au bout du compte, et ce sera ma conclusion, quand on a découvert que le monde existe et aussi que l’on existe dans ce monde, qu’on en est un composant a la fois dérisoire et essentiel…On n’a plus besoin de miracles…On est dedans !

 

 

 

 

 

 

Les paroles sont de la lumière en chemin…

Max_Rouquette__R_4d8221b0f0062.jpeg 

Pour Jacques Raynal.

 

Hier, en fin d’après midi, marche au départ de chez moi pour prendre les quais de la Robine en direction de l’écluse de Raonel. Avant le début du chemin de halage, traversée d’une petite résidence. Sur une de ses façades, ce poème de Max Rouquette :

 

 « Les paroles étoilent la nuit des choses.

Elles se mirent dans l’étang
[des monstres abandonnés
au fond du puits éternel des ténèbres.

Les paroles sont de la lumière en chemin
qui ne savent pas si quelqu’un les attend.

La nuit infinie »

 

Et puis ce soir, devant mon clavier à écrire ces quelques mots, ceci encore, sur mon écran, obtenu d’un simple clic :

  

 « Tant m’ont lassé les paroles de vent
le babil de corneilles sur le toit
du monde avec son bruit de ferraille
que parfois j’ai envie de ne dire
mes paroles qu’aux combes désertes,
aux paliures, à la fougère, à la bruyère,
à la roche, en son poids,
[songeuse de mille ans
qui du silence sait la force et l’épaisseur.
Certain que si elles ne m’écoutent pas
quelqu’un fait d’elles ses oreilles. »

 


Les mots ne sont jamais que des mots…

 

13600_Orchard_in_Blossom_f.jpeg

 

Un peu de poésie ce matin: celle de Jaccottet!

 

« Qu’ils disent légèreté ou qu’ils disent douleur, les mots ne sont jamais que des mots. Faciles. »… « Néanmoins, même si les mots n’empêchent pas la mort qui me désarçonne et qui m’interdirait dès maintenant de vivre si j’acceptais sa fascination, j’ai le sentiment confus qu’il faut dépasser cette oppo­sition entre mots et choses, surmonter cette mau­vaise conscience et ce dégoût. Faute de quoi, d’ail­leurs, je lâcherais la plume une bonne fois. Si, tant bien que mal, ici, elle poursuit son travail, c’est conduite, plus que par ma main, par cette intuition d’un sens, ce très faible reste d’espoir. Par exemple, je ne puis m’empêcher d’éprouver que certains mots, dans des circonstances données, semblent plus «vrais» que d’autres, que je ne peux absolument pas en user indifféremment; je m’entête à les cher­cher, bien que je sois incapable de m’expliquer comment il se fait qu’un tel choix soit possible, et paraisse légitime. »

 

Philippe Jaccottet : «  A travers un verger »

 

Chronique du Comté de Narbonne.

image_2

Mardi 17 juillet de l’an 2012

Cher parent !

Si j’en crois ta dernière lettre, les dieux de la météo boudent notre bon roi François et déversent des trombes d’eau sur ses cheveux teints à chacune de ses sorties ; il paraît même qu’un « homme volant » s’est écrasé à ses pieds lors de la dernière fête royale. S’il n’y prend garde, c’est le ciel qui un jour lui tombera sur la tête. Ce que craignaient le plus au monde nos ancêtres gaulois qui, demain, vont se retourner dans leurs tombes narbonnaises. Les romains vont entrer dans la ville, mon oncle ! Enfin, des quidams déguisés en légionnaires et conduit par un César qui, dans la vie civile, exerce, paraît-il, le téméraire métier de poissonnier. Ce sera un plongeon « dans l’histoire de nos racines », nous dit artistiquement la feuille qui présente cette célébration d’un temps où Narbonne fut grande. Et pourquoi pas un double salto ? Et moi qui naïvement pensais que ton ami Patrick de la Natte veillait désormais à ce qu’on ne blessât point notre langue dans les publications comtales! Des danseuses et des gladiateurs feront donc les pitres sur la place du Château, te disais-je, alors que d’envahissantes caravanes de bohémiens occupent illégalement depuis hier mails et prés de Gruissan. Le Prince, dit le petit, en avale de rage et de désespoir (oh !) son épée, et repart à l’assaut de Labatout et du Comté tout entier. A commencer par un envoi de factures de portes fracturées et de gazons endommagés par ces pacifiques pèlerins. Et voilà que la guerre des roses prend désormais des  airs de fandango où chacun tente de se refiler les sauvages campements de nos pittoresques « gens du voyage ». A ce propos, j’ai le souvenir d’un marquis rosien qui, s’en rire, lors d’une réunion alors présidée par le duc de Lemoyniais du temps de sa gloire, proposait généreusement d’accueillir ces familles nomades en des terres inondables administrées par le sieur Vladimir Oulianov Plavich. Par charité chrétienne, j’en tairai le nom, comme je m’interdis de citer tant d’autres énormités jaillies de ces bouches qui, tous les jours, font pourtant orgueilleusement profession de vertu, et de justice. J’en ai  encore de plus grossières, que j’ai soigneusement notées dans un carnet qu’à l’occasion je publierai.

A part cela, mon oncle, qui démontre, s’il le fallait, que les vraies vertus répugnent à l’ostentatoire, il fait chaud. Très chaud ! Les « touristes » se baladent en marcel et culottes courtes, le nez dans des cornets colorés de glaces italiennes. Le regard vide, ils portent leur ennui comme on subit les dimanches. Parfois, un éphémère et discret sourire éclaire le visage d’une élégante inconnue croisée au hasard d’une rue. On ne voyage jamais qu’avec soi même, mon oncle ! A bientôt de te lire.

 

Ton neveu !

Et ce soir?

 

unedelerm-629332-jpg_431608.jpeg

 

« Et ce soir ? »

– Ah ! non, mercredi prochain, je suis en séminaire. Le mercredi suivant, alors ?
– Là, c’est moi qui ne vais pas pouvoir. Je dois garder les enfants de ma soeur.
Il faut bien en convenir. Les projections dans l’avenir sont de plus en plus complexes, même dans les vies apparemment les plus libres, les plus simples. Est-ce seulement le rythme imposé par la société, ou la réponse rassurante donnée à un risque existentiel ? En tout cas, le résultat est là : un maillage des jours de moins en moins lâche, qui peut aller de la tyrannie obligatoire du travail envahissant jusqu’aux contraintes des cours de karaté ou de piano pour les petits, jusqu’à celles du club de généalogie ou d’aquagym pour les plus âgés. De plus en plus difficile de passer par surprise, tant le risque est grand de tomber mal ou de trouver porte de bois. Déjà, le simple appel téléphonique doit s’accompagner d’un « Je ne te dérange pas ? » qui va parfois jusqu’à l’affirmatif « Je te dérange ! ».
Alors, devant le panorama inextricable de toutes ces choses à faire, de tout ce prévu, de toutes ces agenda, au sens le plus latin du terme, un des protagonistes finit par lancer, comme une incongruité désespérée, mais avec une petite excitation déjà conquérante :
– Et ce soir ?
Ce soir ? Touché par ce direct à l’estomac, l’autre reprend les deux derniers de ces trois mots, les fait planer dans l’espace. Ce concept outrecuidant d’une proposition quasi immédiate doit d’abord passer dans une phase d’apesanteur, de dématérialisation sémantique. Mais un sourire se dessine bientôt au coin des lèvres. Ce soir ? Oui, après tout, pourquoi pas ? C’est incroyable, je suis libre et toi aussi. Comment n’y avions-nous pas pensé plus tôt ?
C’est comme si on revenait avec bonheur à une vie d’autrefois où l’on pouvait se voir au débotté, sans projection préliminaire. Finalement, le temps ne nous a pas mangés. Ce soir, on peut toujours.

 

 

Articles récents