Contre-Regards

par Michel SANTO

Chronique du Comté de Narbonne.

 

 

 

 

Dimanche 5 Août de l’an 2012,

 

Qu’il fait chaud, Dieu qu’il fait chaud, mon oncle ! Les narbonnais s’allongent à l’ombre de leurs volets clos tandis que les touristes s’étalent au soleil sous leurs parasols publicitaires. Ceux là virent au rose pendant que les premiers rêvassent dans la pénombre. Enfin ! pour ceux qui se laissent aller à leurs lascives contemplations ou leurs oniriques chimères. Quant aux autres, mon oncle… Ainsi, l’été, en ces terres comtales, vivent deux mondes étrangers l’un à l’autre. D’un côté, les autochtones, pas tous, évidemment, qui fuient la foule, le bruit, le soleil, les glaces et les pizzas ; de l’autre, les estivants, pas tous, heureusement, qui frénétiquement les recherchent. Toutefois, une heure rapproche certains d’entre eux, sans pourtant les confondre : celle de l’apéritif. A la fraîche, vers les 20 heures ! Mêmes « marcels » et culottes fanés ; et mêmes boules de pétanques rouillées semblablement préparées. C’est l’heure où l’on commente aussi, entre deux verres de vin rosé, les Olympiades de Londres. Ainsi, supputent-on, avachis dans des chaises en plastique, les yeux mouillés et l’esprit brumeux, comme un ciel de la sombre Angleterre, des performances d’athlètes aux physiques enviés. Un hommage inouï rendu par des corps bien souvent flasques et disgracieux à la perfection plastique de superbes compétiteurs ; une étrange inversion du culte de la paresse par ceux là même qui s’y abandonnent. N’y a-t-il pas là, mon oncle, dans ces triviales manifestations du désir de ces « héros » des temps modernes, quelque chose de brutal et d’obscène, comme une négation de ce qu’ils incarnent d’énergie, de souffrance et d’efforts pour devenir ce qu’ils sont ? C’est dans ces moments relâchés que l’essence pornographique de nos mœurs s’exprime, si je puis dire, dans toute sa nudité. A la rentrée, quand la « flamme » olympique quittera Londres et la « normalité » reprendra ses droits, on ne louera plus les vertus de l’effort les pieds palmés à l’ombre d’un parasol. Elles seront niées et castrées. Le soleil, la mer et le temps du farniente, en ce mois d’août de l’an 2012, apparaîtront alors pour ce qu’ils furent : le cadre idéal d’une étrange et perverse transformation. Celle des valeurs de compétition et de performance en leur caricature estivale et apéritive…Normal !

A ce propos, mon oncle, je veux dire à propos des « vacances normales » de François de Gouda et de sa dame, les images que tu as eu la gentillesse de m’envoyer, sont particulièrement suggestives. Tous les deux grassouillets, et fagotés comme des sacs, ne leur manquent que l’épuisette et le seau à pâté pour ressembler à des beaufs de Reiser. Après le « bling, bling » du feu roi précédent, serions nous à présent entrés dans l’ère du « bla, bla » et du « plouf, plouf » ? Le rêve français ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’enfer ce n’est pas toujours les autres…

 

 

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Texte de Jacques Raynal qui, ici, a quartier libre…

Tombé sur Sartre ce matin…On tombe toujours à un moment ou à un autre sur ce binoclard gigantesque…On le hait quelquefois, on voudrait l’oublier, certains disent même qu’il est complètement oublié…Bernique ! Il est toujours là, bourré d’amphétamines, baignant dans son whisky, projetant autour de lui d’étranges, inquiétantes et fulgurantes lueurs. Dernière phrase des « Mots » (les mots, encore !) : « Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste t’il ? Un homme fait de tous les hommes qui les vaut tous et que vaut n’importe qui » D’accord, Poulou, L’homme est ce qu’il se fait, l’essence n’existe pas, il n’est que l’existence, hein…? Oui, l’homme est responsable de ce qu’il est, condamné à être libre, il sera ce qu’il a projeté d’être… Tout cela a marqué toute une génération, la mienne, la notre…liturgie de l’engagement et de l’action, de la responsabilité aussi, c’est ce que l’on a appelé l’existentialisme… L’homme en marche volontaire vers son devenir, Dieu est définitivement mort et enterré…

Par cet apport considérable a l’histoire de la pensée (même si il doit beaucoup a Kierkegaard et Heidegger) Sartre s’inscrit de façon indélébile dans la mémoire des hommes. Mais hélas, Sartre ça n’est pas que cela, sol y sombra…c’est aussi: « Le communisme est l’horizon indépassable de l’humanité…Tout anti communiste est un chien (qu’il faut abattre ?) » Et puis aussi, cette sidérante préface au livre de Franz Fanon: « Les damnés de la terre »; morceau choisi : « Car, dans un premier temps de la révolte, il faut tuer…C’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé…Restent un homme mort et un homme libre ».

De quoi écrire une thèse sur les effets de la mescaline et autres hallucinogènes sur une intelligence supérieure, cet homme qui, dixit Beauvoir, se croyait, dans ses rêves, cerné par des homards, voyait, quand il était réveillé des opprimés partout…

Sartre, philosophe préféré, sans doute de monsieur Mélenchon…Quoique, Sartre voulait les tuer, Mélenchon, lui, veut seulement faire les poches des riches…C’est à ces petits riens que l’on constate des fissures dans la pureté idéologique !

Sartre a aussi écrit « La nausée »… Il est arrivé, mais cela était involontaire, qu’il nous la donne également…Celui qui a écrit que « L’enfer c’était les autres » a sans doute bâti en lui-même son propre enfer…Me revient en mémoire cette remarque d’Umberto Eco: « le diable, c’est la foi sans le sourire, la vérité qui n’est jamais effleurée par le doute. » Sartre a dit aussi que « la modestie est la vertu des tièdes »; si cela est exact, alors, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il était, lui, chaud, bouillant.

Pour changer d’angle et de perspective, quelques lignes du merveilleux Unamuno: « Ceux qui se croient justes sont le plus souvent des arrogants qui veulent humilier les autres par l’ostentation de leur justice »

Transmis à tous ceux, qui, de nos jours inclinant la tête sous le poids de leur vertu, mettent en avant, bien en vue, leur cœur énorme en bandoulière afin que l’on voit bien à quel point ils sont bons et généreux, dignes d’estime et d’admiration… Les mêmes qui, baptisés sur les autels de Saint Marx, se font briller mutuellement l’auréole et appellent ça la solidarité militante…

On en trouve dit on, un certain nombre dans ce que tu nommes les congrès et réunions rosiennes, mon cher Michel…Tu sais, ces lieux ou, oubliant que l’homme doit travailler pour vivre, on pense penser et l’on fait des mots pour survivre (dans leur étrange dialecte, ils appellent cela des motions… moulins a paroles…organes verbeux a moudre l’inutile…Tu te souviens de Shakespeare et du cri de lady Macbeth ? : « Comment puis je m’aimer si vous ne m’aimez pas… » Et voilà le militant résumé. Freud avait d’illustres précurseurs !

Allez, encore un petit coup d’Unamuno ? ça ne se refuse pas !

« La raison répète vanités des vanités, tout est vanité…L’imagination réplique plénitude des plénitudes tout est plénitude. Nous vivons ainsi la vanité de la plénitude et la plénitude de la vanité. » Et aussi : « La vraie science enseigne avant tout de douter et d’ignorer, l’avocasserie ne doute ni ne croit qu’elle ignore, il lui faut une solution ». Beaucoup d’hommes politiques sont avocats (ou enseignants) Montebourg, par exemple est avocat…Je ne sais pas pourquoi je dis ça, rien a voir avec Unamuno (mais alors, ce qui se dit vraiment rien !)

Mais revenons a Sartre qui écrit dans « Les mots » : «  L’enfant, cet espèce de petit monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets. » L’enfant est mort trop tôt, le monstre est resté.

Allez, un dernier coup d’Unamuno pour la route, après, c’est promis, j’arrête. « Il y des gens qui ne pensent qu’avec leur cerveau ou n’importe quel autre organe qui serait l’organe spécifique de la pensée tandis que d’autres pensent avec le corps et avec toute l’âme, avec la moelle des os, avec le cœur et les poumons avec le ventre, avec la vie…Les gens qui ne pensent qu’avec leur cerveau donnent des définitions, ce sont des professionnels de la pensée »

Sartre et Camus, quoi…cœur racorni, aigri d’un coté, cœur palpitant d’amour et ouvert au monde de l’autre.

La bonté est sans doute la meilleure source de clairvoyance spirituelle…Il n’est d’autre vraie intelligence que celle du cœur.

Au bout du compte le but n’est autre que de devenir heureux, pleinement, véritablement heureux…Pas forcément cultivé, raffiné, disert (même si cela ne gâte rien)…Non, heureux dis je, a hurler a la lune, a se rouler dans les champs comme un chien hystérique, a se dissoudre avec délectation dans la tendre rumeur du monde !

Alors, si la culture, la connaissance doivent conduire au désespoir, cela ne sert a rien, rien de rien… Nous  volerons d’autant plus haut que nous nous prendrons a la légère et dans toutes ces salles de classe sombres et tristes ou s’ânonnent les catéchismes rancis de toutes les idéologies humaines, il faut ouvrir la fenêtre et laisser entrer une hirondelle…C’est elle qui nous dira l’essentiel de ce qu’il faut savoir.

Et, quitte a mourir inconnu (ce qui me pend au nez) permettez que je me flatte de vivre méconnu et que, très humblement, je mette mes pas dans ceux de Cyrano « ne pas monter bien haut, peut être, mais tout seul ! » ; « L’optimiste est un imbécile heureux mais le pessimiste, lui est un imbécile malheureux » ça, c’est de Bernanos… Restons des imbéciles si l’on doit être heureux, ça vaut le coup…

Et puis, parce qu’il faut toujours que les derniers mots reviennent au poète puisqu’il sait, lui, les apprivoiser les aimer, qu’il sait leur témoigner révérence et amour, quelques lignes de ce barde enchanteur de notre imaginaire…Christian Bobin.

« Il nous faut mener double vie dans nos vies, double sang dans nos cœurs, la joie avec la peine, le rire avec les ombres…Ainsi allons nous, cavaliers sur un chemin de neige, cherchant la bonne foulée, cherchant la pensée juste…Et la beauté parfois nous brule comme une branche basse giflant notre visage et la beauté parfois nous mord comme un loup merveilleux sautant a notre gorge »

Plus rien…Le silence qui suit un texte de Bobin, il est encore de Bobin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mao, place des Droits de l’Homme!

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L’édification d’une statue de Mao commandée par Georges Frêche, installée mardi dernier sur la place du XXe siècle dite des « Grands Hommes », suscite l’admiration des notables socialistes régionaux. A l’instar de Jean-Pierre Moure, président PS de la communauté des agglomérations : « Les idéologies représentées sur la place sont toutes des idéologies de libération, de conquête des droits, malgré leurs parts d’ombre.  Le fascisme et le nazisme sont la négation même de liberté. Mao a effectivement causé des millions de morts mais il a aussi joué un grand rôle dans la montée en puissance de la Chine au XXe siècle. » Fermez le ban ! Ainsi à 50 ou 60 millions de morts au lieu de 80, le communisme serait présentable. Ce que ne veulent pas voir et penser nos tartuffes régionaux, c’est que, sans le crime, le plan de réorganisation totale de la société par les communistes était tout simplement impossible.Et qu’à statufier Mao en place de Montpellier, c’est le crime qu’on glorifie…

Chronique du Comté de Narbonne.

 

 

 

 

Dimanche 29 juillet de l’an 2012,

 

Mon oncle !

Il paraît que la cérémonie d’ouverture des Olympiades de Londres fut belle, c’est mon voisin qui l’affirme pour l’avoir vue dans ses « étranges lucarnes ». Jusqu’à deux heures du matin, « je fus bombardé de magnifiques images », s’est-il réjoui entre deux lampées d’un vin rosé matinal, pendant que je regardais, d’un air distrait, une tasse de café à la main, de la terrasse de l’estaminet où nous avons les mêmes habitudes, les livreurs livrer et les touristes errer. Constatant assez vite que je ne partageais pas son enthousiasme inaugural aux semaines sportives qui vont enivrer les cohortes serrées de vacanciers allongés et huilés comme des harengs en caques sur nos côtes, je lui avouais, humblement, que, ce soir là, je dînais à la « Guinguette » en la sage compagnie de mon épouse. Je dois te dire que son étonnement,  mêlé d’un soupçon de colère, fut grand ; il le fut bien plus encore quand je lui précisai, benoîtement, que « je n’y avais pas pensé ». Aussi tentai je une diversion en attirant son attention sur la belle diagonale tracée sur la place du château par une de ces longues silhouettes féminines qu’on ne voit qu’en imagination quand la grâce et la beauté se confondent en de pareilles figures. Rien n’y fit, mon oncle ! Les premières médailles gagnées par les « chinois » occupaient seules ses pensées devenues totalement hermétiques au charme dégagé par cette créature de rêve. Sa longue robe noire sur sa peau couleur de miel, son allure de reine et ses cheveux au vent, il ne les voyait tout simplement pas ; où, plutôt, cette image était censurée par son néocortex intégralement dédié à l’enregistrement des performances, des résultats et des gains enregistrés par chacune des nations en compétition. Nous voilà bien loin de la beauté du corps humain que célébraient les Grecs en l’exhibant dans sa splendide nudité dans les palestres, gymnases et processions religieuses, mon oncle ! Une beauté qu’ils pouvaient contempler à loisir et qu’ils  parviendront à concevoir en une idée de la beauté supérieure même à celle que la nature offre aux regards. Pensant à tout cela, m’est revenue en mémoire cette réflexion de ce philosophe au style sans pareil, ce merveilleux prosateur qu’était Nietzsche : « C’est à coups de tonnerre et de feux d’artifice célestes qu’il faut parler aux sens flasques et endormis. Mais la voix de la beauté parle bas: elle ne s’insinue que dans les âmes les plus éveillées. Doucement mon bouclier a vibré et a ri aujourd’hui : c’était le frisson et le rire sacré de la beauté! ». Elle résume bien le problème de la beauté tel qu’il se pose aujourd’hui dans un monde où les spectacles se font de plus en plus bariolés et tapageurs pour toucher nos sens ; des sens saturés qui se défendent comme ils peuvent en s’anesthésiant. Gavés de sons et d’images que nous sommes, tout est à présent objet et sujet d’admiration ; et, conséquemment, rien ne l’est évidemment plus. Aussi n’ai je point été surpris de lire, dans nos gazettes accréditées auprès de la Cour, que notre bon roi François de Gouda avait défendu, samedi, le foie gras français, en butte à la guerre engagée dans le monde anglo-saxon par les lobbys anti-gavage ; et ce au nom du bien être animal. Saisissante concordance des temps et emblème inattendu du nôtre, mon oncle, auquel j’ajouterai les bêtises de Cambrai et les sottises de Valenciennes, sans oublier la délicieuse babelutte de Lille. Que je te dise aussi que le César d’opérette et les « romains », qui avaient envahi les rues et les trottoirs de Narbonne, sont enfin sortis de la ville et qu’à Montpellier des idolâtres « rosiens » accueillent et fêtent l’arrivée de la statue en pied et en bronze du camarade Mao. Un grand humaniste, comme tu le sais ! Bientôt c’est celle de Loulou Cacolin qui trônera sur la place de la Comédie ; et la postérité se signera devant le nom de cet empereur de la collecte des ordures ménagères, comme au nom de quelques autres véritables apôtres de l’utile…

Un coup de vent violent vient de rabattre bruyamment les volets de ma chambre, mon oncle ; des éclairs de chaleur déchirent un ciel sombre et lourd ; un gitan de mon voisinage lance une émouvante « saeta » et le souvenir d’un certain soir aux couleurs d’oranges, dans le quartier de Triana, s’invite dans le silence et la beauté d’un temps retrouvé. Celui aussi de te quitter…

Je t’embrasse, mon oncle !

 

 

 

 

 

 

 

 

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