Contre-Regards

par Michel SANTO

Scène de la vie narbonnaise : un soir des fééries de Noël, j’ai croisé un homme seul sur une chaise roulante…

 

   

Dans ma petite ville, nous avons un marché de Noël, comme partout ailleurs dans ce pays. Avec les mêmes baraques blanchâtres, les mêmes têtes du Père Noël, les mêmes marchandises, le même fond “musical” de centre commercial. Les mêmes gens !  Il est installé sur les Barques. Depuis hier, il y a foule. Elle monte et descend ; descend et monte, redescend, remonte… Le vin  chaud est imbuvable et le café infect ; les gâteaux gras et le reste aussi… Des “fééries” pourtant placées sous le signe de la gourmandise. Une montagne de “chantilly” en plastique lumineux, ou glace, je ne sais, en est l’emblème. Elle s’élève multicolore et obèse sur la place de l’hôtel de ville. Sur les visages : l’ennui. Seuls les enfants le crient. Dans une rue perpendiculaire à cette “promenade” du centre-ville, et descendante, un homme âgé sur une chaise roulante freine sa course avec ses pieds chaussés de charentaises — écossaises.Il porte un sur-vêtement à l’aspect douteux. Il sait que sa situation est critique. Son visage est d’une pâleur maladive. Sur son crâne, des cheveux blancs épars. Ses  yeux, d’un bleu délavé, chassieux, expriment la gêne et la  peur. Ses mains se crispent sur les roues. Ses bras fléchissent. Il casse sa trajectoire au moment où je le croise. Je lui demande s’il veut de l’aide. Il l’accepte en maugréant. Je le conduis jusque sur le Cours parallèle au marché de Noël. Il prononce trois ou quatre mots : inaudibles ;  des remerciements peut-être. J’en doute !  Je l’abandonne : c’est son souhait. Noyé dans la foule, au ras du sol, il manoeuvre en direction de la patinoire. Je le perds de vue, avalé par la multitude. Où va-t-il ? Il fait déjà nuit. Une nuit humide. À la terrasse du salon de thé de cette même rue où je l’ai abordé, des conversations, des éclats de rire. Ses occupants sont jeunes : ils “passent une bonne soirée.” Ils n’ont rien vu : aveugles au-delà de leur groupe. Plus haut, dans un recoin, trois “jeunes”. Dans le noir, ils fument des joints. Ils me jettent des regards inquiets, suspicieux ; se collent à une façade lépreuse : deux containers d’ordures ménagères leur font un rempart. Ils se serrent, corps à corps. La peur, le froid, la honte ? Je rentre… À cette heure, 5000 personnes envahissaient l’Arena pour son inauguration et son premier spectacle, m’apprend le journal du lendemain… Un succès !  

 

 

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