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Le matin, avant le premier cafĂ©, je m’arrĂȘte souvent devant la bibliothĂšque.

Le matin, avant le premier cafĂ©, je m’arrĂȘte souvent devant la bibliothĂšque.

Par habitude.

J’en tire presque toujours un livre. Aujourd’hui, c’est le dernier Modiano : La Danseuse.

Nous les possédions tous.

Patrick Modiano est l’un des rares auteurs que nous suivions et que nous lisions tous les deux. Elle d’abord, souvent, achetait le livre. Nous aimions cette langue si particuliĂšre : sa fluiditĂ©, sa limpiditĂ©, ses phrases qui avancent dans un brouillard lĂ©ger oĂč le passĂ© semble toujours sur le point de disparaĂźtre.

Ses personnages errent dans les rues comme dans leur propre mĂ©moire. Ils cherchent moins Ă  retrouver ce qui a Ă©tĂ© qu’à comprendre ce qui demeure.

Je parcours quelques pages et m’arrĂȘte sur un passage soulignĂ© au crayon papier.

Modiano écrit :

« Qu’étaient devenus la danseuse et Pierre, et ceux que j’avais croisĂ©s Ă  la mĂȘme Ă©poque ? VoilĂ  une question que je me posais souvent depuis prĂšs de cinquante ans et qui Ă©tait restĂ©e jusque-lĂ  sans rĂ©ponse. Et, soudain, ce 8 janvier 2023, il me sembla que cela n’avait plus aucune importance. Ni la danseuse ni Pierre n’appartenaient au passĂ© mais Ă  un prĂ©sent Ă©ternel. »

Puis il ajoute qu’il croyait autrefois que leur souvenir lui venait « comme la lumiĂšre d’une Ă©toile morte il y a mille ans ».

Mais non.

Il n’y avait pas d’étoile morte, pas d’annĂ©es-lumiĂšre qui sĂ©parent Ă  jamais les ĂȘtres. Il n’y avait que ce prĂ©sent Ă©ternel.

Je relis cette phrase.

Quand Modiano Ă©crit qu’il n’existe pas d’« annĂ©es-lumiĂšre qui vous sĂ©parent », j’ai envie d’écrire : qui nous sĂ©parent.

Car c’est peut-ĂȘtre cela que font certains souvenirs.

Ils ne nous ramĂšnent pas vers un passĂ© disparu. Ils ne sont pas une lumiĂšre venue d’un astre Ă©teint.

Ils sont une présence.

Simonne n’est pas derriĂšre moi dans le temps. Elle n’est pas dans un lieu oĂč je ne pourrais plus l’atteindre. Elle appartient Ă  ce prĂ©sent intĂ©rieur oĂč continuent d’exister ceux que nous avons aimĂ©s.

La bibliothĂšque, ce matin-lĂ , n’était pas seulement une bibliothĂšque.

C’était une porte entrouverte.

DerriĂšre, il n’y avait pas le passĂ©.

Il y avait une présence.