28 mars, il est 8h 19, précisément. Sur ma terrasse ! Une tasse de café aux lèvres, je laisse mon regard aller au dessus de toits encore sombres ; et se perdre dans un ciel toujours aussi triste. L’animent des goélands au vol lourd ; ils tournoient lentement, pareils à des vautours. Plus bas, dans la rue, déserte, un homme seul, âgé, couvert d’une épaisse parka rouge, tire un léger chariot vert. Au loin, en remontant façades et faîtages, la Clape et son front bas, ondulé ; jusqu’à ce que, à la dérive sur les murs et les toits de la ville, j’aperçoive, enfin, évidents et sensibles, les espiègles battement d’ailes d’une hirondelle ; solitaire et joyeuse…
J’ai croisé Carole, ce matin aux Halles. Je venais d’y entrer, elle en sortait. Masquée et gantée, elle allongeait ses pas, je retenais les miens. Ce sont ses gestes, ses cheveux et ses yeux qui m’ont permis de la reconnaître. Il m’a semblé voir ses lèvres prononcer mon prénom sous son voile de tissu vert plaqué sur le bas de son visage, aussi.
La France Facebook, ce merveilleux pays virtuel dans lequel vivent d’admirables habitants ; dotés de toutes les vertus et de tous les savoirs, ils se présentent à nous, tous les matins, sous les traits d’incontestables, d’imperieux experts en épidémiologie, infectiologie, virologie, logistique… qu’auréolent de surcroît un remarquable sens du sacrifice, une splendide humanité. Ils sont la gloire de ce monde. Loués soient-ils !
Brown poodle dog pooping defecate on walk way in the park
Je ne vois qu’eux depuis que nous sommes confinés. Ils sortent matin et soir aux mêmes heures. On les dirait conduits par d’impérieux besoins. Reconnaissables entre tous, ils marchent à pas lents, pour les plus âgés, autour de mon pâté de maisons ; marquent une pause tous les dix mètres, regardent à droite et gauche, devant et derrière, comme s’ils craignaient d’être épiés ; repartent ensuite et font les mêmes pas, les mêmes gestes pour enfin communier avec leurs chiens qui, sur le trottoir, au pied d’un arbre ou sur le gazon fraîchement étalé, y pissent ou y chient abondamment. Ce qui remplit leurs maîtres d’une joie contenue ; mais qu’on devine aisément à des gestes disons attendrissants. Tous les jours ceux-là donc sortent et suivent ce rituel domestique ; et, en toute bonne conscience, garnissent l’espace public des puantes déjections de leurs plus ou moins gros et plus ou moins adorables toutous. L’un deux, à mes remarques, pourtant l’autre jour poliment exprimées, m’a vertement répondu : « Je suis en République, Monsieur !». C’est vrai, nos ancêtres ont fait la Révolution pour cette engeance là aussi. Hélas !
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