Contre-Regards

par Michel SANTO

Chronique du Comté de Narbonne.

Narbonne: pont des marchands.

Narbonne: pont des marchands.

Samedi 15 mai de l’an 2012,

Trois jours ! trois jours enfin à pouvoir me déplacer à ma guise dans notre maison de famille après que j’en eus passé six immobilisé dans une anonyme chambre de l’Hôtel Dieu de Narbonne. La fortune manque de prévenance, mon oncle ! d’élégance aussi. Mais la chance et les dieux m’ont permis de retrouver ta bienveillante et chaleureuse amitié épistolaire. L’histoire, la grande, indifférente aux hommes n’en a pas moins continué son implacable cours, cependant que l’écume de la petite s’empilait sur mon écritoire. Ainsi donc, mon oncle, si j’en crois la lecture des lettres, nouvelles et gazettes que j’y trouvai ce jeudi saint, l’Esprit serait descendu pour racheter le Royaume des fautes commises en son nom par l’infâme Nicolas de Tartoly. Aux dires de la plupart de nos caressantes plumes, François de Gouda en serait l’incarnation  et  son sacre en aurait régénéré les mœurs et les sentiments. Une Pentecôte profane en quelque sorte ; ce que nos faiseurs d’opinion et de clichés appellent l’état de grâce. Pour l’heure, ne préjugeons rien de ce qu’il adviendra une fois dissoute cette torpeur hantée de vagues songeries, mon oncle, comme nous ne jugerons point sur de vagues intentions dont on sait, bonnes ou mauvaises, peu importe, qu’elles pavent l’enfer tragico-comique de l’histoire. Attendons sagement, comme il se doit, le dire et le faire de son gouvernement dans lequel siège au demeurant un jeune ministre en charge de la police, entre autres, pour qui j’ai le plus grand respect. Et puis restent, sur ce vrai chemin de croix électoral, les élections à l’ Assemblée Royale ! Elles sont bien lancées dans notre Comté, mon oncle, et la guerre des roses a repris avec force et vigueur. Ainsi, jeudi matin, dans les gazettes locales, nos « gentils » nouvellistes n’en ont que pour la marquise de Fade, hollandaise officielle, Bodordiou, ci-devant Prince, dit le petit, de Gruissan, hollandais officieux et le sieur Pandrieu, gardien jaloux du temple batave. Ces deux derniers reprenant un combat sans quartier ni pardon perdu par le détenteur du microscopique marquisat de Mouthoumet lors des dernières élections au royaume de Septimanie ; élections particulièrement fertiles en trahisons, rebondissements, coups de théâtre et intrigues, comme tu le sais. Sur la scène de ce petit théâtre comtal, du côté gauche, figure donc la pâle  madame Fade, au physique et au tempérament peu marin, qui parie sur une grosse et belle vague rose ; au milieu, mais venant de la gauche lui aussi, qui ne l’est en ces terres ? , le sieur Bodorniou, qui, en honoraire et brillant joueur de balle anglaise, pratique la feinte de passe et le cadrage débordement au centre…et sur la droite, un centre et une partie de la droite du Comté, rassemblés notamment dans le « parti oxygéné » du sieur Lemaillet, qui semblent, si j’en crois l’ostentatoire zèle de certains de ses membres, comme l’ancien président du club des cigares, le sieur Fraise, préférer la défaite de la marquise et du comte de Labatout à la victoire de leur représentant dument estampillé, occupant, lui, la droite de ce plateau, le jeune duc Si de Leucate. Plus coquet que bien des femmes de ce Comté, le désir de ce long, lisse et mince prétendant à la Cour au visage décoloré est de plaire et séduire valets et maîtres d’un Comté, rebelles, par nature, si je puis dire, à toute forme d’élégance qui leur rappellerait ce qu’ils abominent entre tout : « le style parrrisien », on roule les r, ici, mon oncle, surtout s’il est un peu trop affecté. Vois tu, dans ce royaume de Septimanie, on préfère encore, pour gérer les affaires publiques, à défaut de rougeauds buveurs de vin apprêtés comme des sacs, de blêmes apparatchiks ou d’anciens instituteurs vêtus à la mode mutualiste. Mais je m’égare ! Et la suite des évènements, imprévisible, pourrait infirmer cet ironique constat. Quoiqu’il en soit de la scène et des acteurs, mon oncle, l’intrigue et le mensonge sont évidemment mis aux enchères. Il s’agit de capter l’électeur aveugle, et pour cela de séduire, de mentir, de flatter. Dans ce vaste champ de l’intrigue, il faut savoir en effet cultiver la vanité des sots ; et, en politique, où tout le monde manipule tout le monde, plus qu’ailleurs; ce qui la rend dangereuse et passionnante : un homme ayant vécu dans l’intrigue un certain temps ne peut plus en effet s’en passer. Ce tantôt, ton ami La Bruyère me faisait fort justement remarquer que toute autre vie, pour ce genre d’individu, lui serait languissante. Il est vrai qu’il faut avoir de l’esprit pour être homme de cabale ; mais l’on peut cependant en avoir à un certain point que l’on est au-dessus de l’intrigue, et que l’on ne saurait s’y assujettir. N’est ce pas mon oncle ?

Je te souhaite grande fortune ! A demain de te lire.

Chronique du Comté de Narbonne.

Lundi 14 mai de l’an 2012

Me voici de retour après un trop long séjour, à mon goût, à l’Hôtel Dieu de Narbonne où l’on me pria précipitamment de me rendre  afin de soigner une vilaine douleur à la jambe droite. Je n’eus pas le temps de terminer la lettre que je te destinais et te l’adresse en l’état ; à toi de le faire mon oncle ! Un peu fatigué, je m’empresse de tracer ces quelques lignes en espérant qu’ elles te parviendront dès demain. Je t’embrasse !

 

Mercredi 9 mai de l’an 2102

Cher oncle,

Quel calme, ce matin ! la cité semble avoir perdu cette énergie dévorante, égoïste, tumultueuse qui , hier encore, groupait en deux camps violemment opposés les partisans de François de Gouda et ceux du roi sortant. Le peuple a tranché, comme à son habitude, mon oncle, en coupant la tête de Nicolas ! Mais l’humanité ayant fait de grands progrès, les guillotines sont désormais en papiers et les factieux définitivement embourgeoisés ; ce qui, au demeurant, nous en conviendront tous deux, est fort heureux ! Ainsi, voit on, à échéance régulière, cette immémoriale loi du bouc émissaire, purger les passions ; et, de ce fait, la société des hommes retrouver un simulacre d’ordre. Jusqu’à la prochaine crise, mon oncle, qui en cette période troublée ne saurait tarder. Parions donc que François de Gouda, de sa grâce, ne pourra  longtemps jouir ; et que de changements avoir tant promis, le peuple ne constate que nenni ; et ne lui fasse subir un sort identique à celui qu’il combattit. A bien y réfléchir, l’immense avantage de la démocratie et de ses rituels électoraux, mon oncle, est d’avoir substitué un simulacre de guerre civile à la guerre sociale. Rien d’étonnant, de surcroît, dans un pays qui est entré dans les Lumières en décapitant son dernier roi ; souvenir funèbre qui ne cesse de hanter la conscience de nos petits bourgeois qui, le jour, se rêvent en Gavroche habillés par Prada et, le soir, en Trader militant d’Emmaüs. Les vices, les abus, voilà ce qui ne change point ; ils se déguisent en mille formes sous le masque des moeurs dominantes : leur arracher ce masque et les montrer à découvert, telle est la noble tâche d’un esprit libre…

       

Chronique du Comté de Narbonne.

 

 

 

 

 

 

 

Samedi 5 Mai de l’an 2012

Mon oncle !

Hier, la lecture d’une de nos deux gazettes locales m’a particulièrement réjouit. Réjouit et navré devrais je plutôt dire. Enfin, je ne sais ! Navré, par la pauvreté du style du nouvelliste envoyé en cette périlleuse mission de devoir rendre compte de la visite  du nouveau roi de Septimanie, le sire Triste Bouquetin, venu en terres narbonnaises et en conséquente délégation y poser la première pierre d’un nouveau studium dédié aux affaires immobilières ; comme je le fus tout autant par son indigeste et apologétique  poulet, que ne renierai point un quelconque et besogneux préposé aux écritures d’une officine comtale. Mais lecture réjouissante, aussi, par sa désespérante et persistante démonstration des réciproques attirances entre gens de gazettes et gens de pouvoir, dans l’allégeance ou la détestation, sans exclure cependant, par une de ces étranges alchimies indifférentes à la logique, l’une et l’autre à la fois. A cet égard, le destin de ton ami de la Natte, me semble tout à fait emblématique de cette perverse fraternité. Pardonne moi ces paradoxes, mon oncle, mais il faut bien en faire, n’est ce pas, quand on réfléchit ? A propos de ton ami, je dois en confidence te dire que, depuis son adoubement au Château, sa plume gazetière nous manque. Il avait du talent, le bougre ! quoique l’on puisse, de son usage penser en ces temps où le duc de Lemoyniais régnait. Faut-il donc convenir, depuis, à lire les fades et fastidieuses gazettes, que mensonges et contre vérités n’existeraient point en ce vénérable Comté ; que le sire Labatout et son parti de la rose, par la grâce d’une improbable divinité,  en seraient éternellement protégés ? Ce que je te rapporte souvent, dans le secret de ma correspondance, suffit pourtant à en démontrer la puérile inanité. Ainsi donc, mon oncle, concluons, à titre provisoire, que, de talents, nos gazettes n’en disposent ; et que, de complicité comtales, les soupçons en témoignent. Jacques de Molénat, un nouvelliste indépendant de mes amis, dans une publication parisienne fort connue, l’établit lui même sans conteste en relevant que nos gazettes comtales, des réclames des marquisats et comtés, ont un besoin vital, et disposent, de ce fait, pour leur influence, d’un efficace et complaisant levier.

A ce propos, te souviens-tu, mon oncle, de ce que ton ami Honoré fait dire, dans sa grandiose comédie humaine, à un de ses pittoresques personnages? : « – Blondet a raison, dit Claude Vignon. Le Journal au lieu d’être un sacerdoce est devenu un moyen pour les partis ; de moyen, il s’est fait commerce ; et comme tous les commerces, il est sans foi ni loi. »

Ah ! mon oncle, terminant cette lettre ce dimanche soir, une dépêche vient de m’être apportée annonçant l’élection de François de Gouda au trône de France. La Lumière vient donc de triompher des Ténèbres, pour parler à la manière du petit marquis de Gag Bang. Que la joie demeure en ces crédules esprits, mon oncle ; jusqu’à ce que dame Fortune, à défaut de Cassandre, s’en vienne les réveiller.

Bonne nuit, mon oncle ! 

Chronique du Comté de Narbonne.

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Mercredi 2 mai de l’an 2012

Mon très cher oncle !

Qu’elle ne fut pas ma surprise, ce matin, à cette heure exquise du petit déjeuner, en ouvrant le paquet de courrier obligeamment déposé par mon aimable et fidèle Hector sur l’habituelle desserte, comme à l’accoutumée, d’y trouver deux lettres vulgairement anonymes. Courtes, mal écrites et truffées de fautes en tous genres, comme un chien peut l’être de grandes taches noires, leurs auteurs, du parti de la rose, se lâchent au motif que, jadis, je conseillai le duc de Lemonyais ; un office, à leurs dires, dont j’aurais tiré d’illicites profits.Tiens donc !? Et puis quoi encore ? 

Je ne te rapporterai pas cette sorte de comportement, mon oncle, s’il n’y avait, en la circonstance, matière à en tirer quelques enseignements; en ce Comté, comme en d’autres assurément de couleurs différentes.

Dans une de mes dernières chroniques où je disais de Dino et Shirley qu’à se lancer dans un assaut contre le sieur Lemaillet  au motif que, de son temps, le Comté étouffait sous le clientélisme, le copinage et les prébendes, ils risquaient de se voir rappeler l’origine de leurs présentes charges.

Chronique du Comté de Narbonne.

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Vendredi 27 avril de l’an 2012

Oui, mon oncle, je l’ai enfin aperçu ton ami de la Natte – l’est-il encore ? C’était un matin triste, ils ne le sont pas toujours, de la semaine passée ; il était tôt, environ 8 heures, et je buvais distraitement, devant ma fenêtre, un café forcément noir, l’esprit brumeux et troublé, comme le ciel et les rues ce jour là l’étaient, quand sa silhouette s’inscrivit dans la pâle lueur d’un piteux lampadaire. Il marchait à longues enjambées, le dos vouté ; dans sa main gauche, une lourde sacoche courbait sa course, comme si sa volonté pliait sous le poids de son nouvel office ; des papiers froissés tournoyaient aussi, dans son sillage… Images fugaces d’un étrange destin qui, en ce triste matin d’avril, l’amenait au Château, vous qui le connûtes, mon oncle, son bloc-notes en bandoulière, pourfendant son précédent occupant et chassant ses mensonges. 

Images qui me font penser, pourquoi? je ne le sais! à cette engeance gazetière qui voit le monde à sa façon sans qu’on puisse le lui dire ; arrogante, insolente de surcroît envers ceux qui le voient autrement, qui osent encore croire en des idées qu’elle récuse. Naguère, t’en souviens tu ? du royaume de France, en parler était indigne ; aujourd’hui, c’est immigration et sécurité qu’ils faudraient taire. Mots infâmes dans leurs bouches, j’en pourrais citer d’autres, d’où sortent en chapelet, à leur place : République, protection, diversité : évidemment bienheureuse ! Entends moi bien, mon oncle, de ces derniers mots, j’en fais moi même l’éloge ; mais, il faut en convenir, ainsi manipulés la réalité qu’ils recouvrent se vide de tout sens . Faut-il donc continuer de la sorte : nourrir de peurs et de fantasmes des millions de personnes ; les laisser en des mains aux feintes et perverses intentions ? Ce peuple là vit, c’est Laurent Bouvet qui l’écrit, un éminent professeur, il faut l’entendre, dans l’insécurité culturelle ; et nous prédit, à terme, une recomposition générale du paysage politique françois. Il faut le lire, mon oncle, tant sa pensée, sans tabous,nous enseigne.

Que dire, enfin, de ces sorciers de la bien-pensance qui, aujourd’hui, lui font de basses avances ? Dans ce Comté, comme dans le reste du Royaume, l’élection du futur roi, il est vrai, en dépend. Ainsi pouvait-on lire sous la plume de Bonoeil et Malmont, nos Dino et Shirley du  Comté, et du parti de la rose, cette admirable et hypocrite prose : « il faut savoir entendre ce vote…on doit rendre notre message plus audible…il ne faut pas diaboliser la totalité de ces électeurs… ». Une posture qu’on récuse au parti opposé, qui affiche la même !  A propos d’ouïe, de vérité et de mensonge, mon oncle, me vient cette réflexion, je tairai son auteur : tu le lis si souvent ! : « La vie se passe presque toute à s’informer. Ce que nous voyons est le moins essentiel. Nous vivons sur la foi d’autrui. L’ouïe est la seconde porte de la vérité, et la première du mensonge… Sers-toi de ta réflexion à discerner les pièces fausses ou légères d’avec les bonnes. ». 

En ces temps où le pire, dans nos innocentes oreilles, est encore à entendre, mon oncle, ces paroles de celui qui, jadis, instruisait les rois dans cet art de régner sur leurs peuples, ont gardé leur intelligente fraîcheur. De fraîcheur et de lumière, ce mois d’avril en manque, hélas !, cruellement : vent violent et lourds nuages noirs traversent en tout sens le Comté. Vivement le mois de mai, mon oncle, même s’il est dit, avec juste raison, qu’il n’est beau que chez les poètes; nos amis!

Je t’embrasse !