J’ai lu « Le cul de Judas » d’Antonio Lobo Antunes.

𝐀𝐧𝐭𝐨́𝐧𝐢𝐨a 𝐋𝐨𝐛𝐨 𝐀𝐧𝐭𝐮𝐧𝐞𝐬 𝐞𝐬𝐭 𝐝𝐞́𝐜𝐞́𝐝𝐞́ 𝐥𝐞 𝟓 𝐦𝐚𝐫𝐬 𝟐𝟎𝟐𝟔 𝐚̀ 𝐋𝐢𝐬𝐛𝐨𝐧𝐧𝐞. 𝐉’𝐚𝐢 𝐥𝐮 𝐋𝐞 𝐜𝐮𝐥 𝐝𝐞 𝐉𝐮𝐝𝐚𝐬. 𝐏𝐚𝐫𝐦𝐢 𝐥𝐞𝐬 𝐧𝐨𝐭𝐞𝐬 𝐩𝐫𝐢𝐬𝐞𝐬 𝐚𝐥𝐨𝐫𝐬, 𝐜𝐞𝐥𝐥𝐞-𝐜𝐢 :

𝐀𝐧𝐭𝐨́𝐧𝐢𝐨a 𝐋𝐨𝐛𝐨 𝐀𝐧𝐭𝐮𝐧𝐞𝐬 𝐞𝐬𝐭 𝐝𝐞́𝐜𝐞́𝐝𝐞́ 𝐥𝐞 𝟓 𝐦𝐚𝐫𝐬 𝟐𝟎𝟐𝟔 𝐚̀ 𝐋𝐢𝐬𝐛𝐨𝐧𝐧𝐞. 𝐉’𝐚𝐢 𝐥𝐮 𝐋𝐞 𝐜𝐮𝐥 𝐝𝐞 𝐉𝐮𝐝𝐚𝐬. 𝐏𝐚𝐫𝐦𝐢 𝐥𝐞𝐬 𝐧𝐨𝐭𝐞𝐬 𝐩𝐫𝐢𝐬𝐞𝐬 𝐚𝐥𝐨𝐫𝐬, 𝐜𝐞𝐥𝐥𝐞-𝐜𝐢 :

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Borges rappelle une chose que notre époque pressée feint d’avoir oubliée : lire un livre ancien, ce n’est pas consulter un objet daté, c’est traverser le temps. C’est mesurer, phrase après phrase, la distance qui nous sépare de celui qui a écrit et découvrir, parfois avec stupeur, qu’elle n’est pas si grande.

Froid. Vent. Mais Soleil. Sur le halage de la Robine, vers Raonel, le monde est minéral. Ça pique. Un humain croisé, emmitouflé, sans visage.

La pluie tombait. J’étais près de la fenêtre. La rue était vide. Des feuilles mortes couvraient la chaussée, mouillées.

Ai sorti de ma bibliothèque Kindle 𝑳𝒆 𝒅𝒆́𝒋𝒆𝒖𝒏𝒆𝒓 𝒅𝒆𝒔 𝒃𝒂𝒓𝒓𝒊𝒄𝒂𝒅𝒆𝒔, 𝒅𝒆 𝑷𝒂𝒖𝒍𝒊𝒏𝒆 𝑫𝒓𝒆𝒚𝒇𝒖𝒔. Je le dévore, et je ris. Rarement un roman m’a paru aussi vif, aussi cruel et délicieux à la fois.
Le décor : le Meurice, palace parisien en plein mai 68. La hiérarchie s’effondre, le personnel s’essaie à l’autogestion, et Florence Gould tente désespérément de maintenir son déjeuner littéraire du prix Roger Nimier pour le remettre, au milieu du chaos, au lauréat, un jeune inconnu nommé Modiano.
Tout y est : le tumulte de la rue, les serviteurs qui se rêvent en révolutionnaires, les écrivains mondains qui s’accrochent à leurs privilèges comme à leurs cravates.
Défilent alors Morand, Chardonne, Blondin, Dali et toute une galerie d’auteurs que Dreyfus croque avec une férocité exquise. Pas un ne sort indemne : chaque tic, chaque vanité est épinglé avec un humour sec, presque anglais.
Mais ce qui frappe, derrière la drôlerie, c’est la justesse. Cette comédie des lettres, ces egos en habits d’époque, disent mieux qu’un essai la fin d’un monde, celui des salons, des connivences littéraires, d’une bourgeoisie sûre d’elle-même, bientôt balayée par le vent de l’Histoire.
Chaque portrait est une flèche : Morand snob jusqu’au trognon, Chardonne qui sent encore la Collaboration, Blondin qui boit les phrases comme les bouteilles. Dreyfus les épingle sans méchanceté gratuite. juste assez pour qu’on voie les vanités trembler sous la nappe amidonnée.
Chaque personnage est une vanité incarnée, un miroir tendu à l’hypocrisie d’une époque.
Car derrière la farce, il y a Mai 68 en miniature.
Une farce grandiose où les prolétaires rêvent de liberté pendant que les bourgeois, déguisés en révolutionnaires, sauvent leurs privilèges.
Bref, un bijou de satire.
Dreyfus écrit avec élégance, sans lourdeur. Elle observe, elle taille, elle fait briller. Et moi, je tourne « les pages » sur ma Kindle, avec un plaisir rare, celui de lire une comédie qui donne à penser, une ironie qui éclaire.
Concis, mordant, jubilatoire, ce 𝐷𝑒́𝑗𝑒𝑢𝑛𝑒𝑟 𝑑𝑒𝑠 𝑏𝑎𝑟𝑟𝑖𝑐𝑎𝑑𝑒𝑠 est parfait pour qui aime voir les masques tomber… sans que personne ne se fasse vraiment mal. Un régal.
𝐄𝐱𝐭𝐫𝐚𝐢𝐭 :
Le personnel du Meurice découvrait avec stupeur que la révolution, c’était d’abord un changement de ton. On ne disait plus « Oui, Monsieur » mais « Pourquoi pas, camarade ? »
Florence Gould, en robe de soie ivoire, traversait le hall comme un navire de luxe en pleine tempête sociale. Autour d’elle, les valets discutaient salaire égal et les ascenseurs s’arrêtaient entre deux étages, comme hésitant entre deux mondes.
Les écrivains étaient arrivés, compassés et nerveux, craignant plus pour leurs réputations que pour la République. Le seul courage dont ils faisaient preuve consistait à accepter le champagne tiède.
Blondin, déjà gris de bon matin, leva son verre comme s’il s’agissait d’un étendard : « À l’autogestion, mes amis ! Que le maître d’hôtel serve le sommelier, que le groom commande au directeur, et que la femme de chambre décide du menu ! »
Morand, pincé dans son costume trois-pièces, rectifia d’une voix de salon : « Pourvu que le champagne reste du Dom Pérignon et que le caviar ne soit pas remplacé par des œufs de lump socialistes. »
Chardonne, plus philosophe, soupira : « L’égalité, c’est charmant… tant qu’on ne touche pas à la hiérarchie des crus. »
Et Dali, moustache en bataille, applaudit : « Magnifique ! Enfin une révolution qui a du goût ! »
𝑳𝒆 𝒅𝒆́𝒋𝒆𝒖𝒏𝒆𝒓 𝒅𝒆𝒔 𝒃𝒂𝒓𝒓𝒊𝒄𝒂𝒅𝒆𝒔, 𝒅𝒆 𝑷𝒂𝒖𝒍𝒊𝒏𝒆 𝑫𝒓𝒆𝒚𝒇𝒖𝒔. Grasset 2017. Ebook Kindle. On le trouve aussi au « Le Livre de Poche »