Contre-Regards

par Michel SANTO

Cet homme, je ne le connais pas mais j’en suis cependant très proche […]

 

   

7 heures ! Comme hier, il est à la même place, tout près d’une fontaine publique récemment installée. Il attend qu’on vienne le chercher. Il fume une cigarette en faisant quelques pas. Je l’imagine dans de lointaines pensées : celles du travail à venir ont encore du temps devant elles. Je sais que dans une heure environ il sera sur un chantier. Il porte des vêtements de maçon ou de manoeuvre. Ses chaussures de sécurité en sont la preuve aussi : j’y vois des traces de ciment. Sur le banc de pierre tout proche, un sac en plastique jaune. Sans doute contient-il un casse-croûte. Hier, c’était une glacière : de celles que l’on trouve dans les grandes surfaces : en plastique. Son attitude, ses mouvements, ce petit sac, ses pensées du petit matin, je les perçois et les vis comme s’ils étaient miens. Ils me plongent dans ce passé où j’attendais avec mon père la camionnette qui devait nous conduire sur un chantier pour toute la journée. À son arrivée, elle était déjà en partie pleine d’ouvriers à moitié endormis. Je revois leurs corps et leurs yeux fatigués, leurs mouvements de tête pour un bonjour ; j’entends encore leurs grognements d’humeur, leurs rares paroles et renifle toujours leurs odeurs. C’était pendant les vacances d’été. Le travail était dur alors derrière une bétonnière, sous un soleil accablant ; ou à décharger un camion de parpaings à vous déchirer les mains. Cet homme que je vois là, ce matin, devant ma fenêtre, je sais qu’il vient d’un village de l’Anatolie. Avec des connaissances du quartier de même origine, ils se retrouvent, les jours de repos, où bien le soir, autour d’une table du seul café de la place des Quatre Fontaines. Cet homme, je ne le connais pas mais j’en suis très proche. Il est des moments comme celui-là, en effet, où de petits détails d’une banale scène de la vie sociale d’un quartier réactivent des souvenirs lointains de corps, de paroles, d’odeurs ; des souvenirs qui révèlent le fond d’une même expérience humaine, fut elle passagère. Passagère, certes, mais qui oriente durablement une façon de voir, de sentir et de s’approprier le monde…

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