Contre-Regards

par Michel SANTO

Il n’y a pas de vie ordinaire !

 

La matinée d’hier fut éprouvante. Il faisait très chaud, le vent de terre, violent, tapait sur les nerfs et je passais d’un grand magasin à l’autre dans une zone commerciale banale et, comme toutes celles qui encerclent et étouffent nos villes, d’une profonde laideur. J’y étais, contraint, pour des raisons exceptionnelles qu’il serait indiscret et inutile d’exposer ici. Mon habitude en effet est de faire mes achats, de première nécessité ou pas, d’ailleurs, dans un rayon maximum de 500 mètres autour de mon appartement de centre ville. De ce point de vue, je suis écolo compatible, comme l’on dit dans cette langue nouvelle dont les journalistes et les communicants enrichissent, façon de parler, quotidiennement le patrimoine. Un patrimoine d’une pauvreté et d’un clinquant sémantique à l’image de celui fait de cette successions parfaitement calibrée de hangars commerciaux et de parkings à travers lesquels je tentais, pestant, de trouver les destinations recherchées. Éprouvante est cependant un euphémisme pour exprimer mon état psychologique d’alors. Comment dire en effet autrement cette sensation de vide et ce sentiment de nullité existentielle qui soudainement se sont imposés à tout mon être, corps et esprit. Leurs marques sur mon visage, difficiles à masquer d’ailleurs, me valurent les habituels reproches de celle que j’accompagne toujours dans ce genre de circonstances déprimantes, péri-urbaines ou pas. Une rencontre inattendues a toutefois paradoxalement sauvée ces heures perdues, mais ordinairement nécessaires. C’est dans un magasin de tissus, rideaux et autres accessoires pour couvrir fenêtres et tables, notamment, qu’elle eut lieu. Cette dame de mes connaissances, j’ai bien failli ne pas la reconnaître pourtant. Moins à cause de son masque, d’ailleurs, que du fait de son extrême maigreur. Certes, elle a toujours été naturellement petite et mince, mais la maladie dont je la savais atteinte à présent la vieillissait au delà de ce que la vie peut supporter de souffrances. De rares cheveux jaunis par son traitement, un visage creusé par le mal, une voix chevrotante, qu’elle s’efforçait de vouloir enjouée, signalait ses angoisses et ses peurs. Tout indiquait la récidive d’un cancer qui depuis longtemps la rongeait. Ce qu’elle nous confirma : dans quelques jours elle partait une nouvelle fois pour Montpellier y expérimenter un nouveau protocole, nous dit-elle, avant de nous tirer vers des étagères où elle savait devoir trouver un dessus de table pour sa belle-fille. À cet endroit, à l’abri d’oreilles curieuses, des nouvelles des fils et petits enfants furent échangées, comme si la vie se moquait du temps qui use et de la maladie qui tue. « Il faut avoir le moral, n’est ce pas ? »… « À bientôt ! nous lança -t-elle, enfin, avant de courir à petits pas vers la caisse, pressée de satisfaire le désir de ses « enfants ». Ce petit bout de femme, cette boule d’énergie malheureuse, dont je savais que l’amour des « siens » n’avait pas d’équivalent en retour, m’a toujours impressionné. Comme j’ai pu le vérifier encore dans ce moment que je rapporte ici, sans que je puisse d’ailleurs en extraire une parole qui objectivement pourrait le confirmer. J’ai bien senti cependant qu’à travers ses soupirs, ses phrases en pointillés, ses yeux fuyants, ses expressions « vous savez ! », combien, à certains prénoms prononcés, ce souci des siens l’avait insidieusement miné, pour ne pas dire perdu. Plus tard, c’est à dire au moment où j’écris ces lignes, je ne peux pas de ne pas penser à ce qu’étaient mes sentiments en ce début de cette journée ; à ces premières lignes de ce texte ou je tentais de les cerner. Et que je trouve à présent, dans ce bref exercice de remémoration, évoquant cette rencontre en cet endroit, convenues et somme toute très banales. La maladie, la mort qui toujours insidieusement rôde, les souffrances endurées, les peurs, les angoisses, viennent parfois, sous l’apparence d’un visage connu ou d’un message ami – je pense en cet instant aussi au mien Henri – nous rappeler la vanité de nos débats et querelles sur le sens à donner à nos vies. Elles passent dans l’ordinaire des jours ! Voilà tout…

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