Contre-Regards

par Michel SANTO

J’ai rencontré un maître d’hôtel de luxe…

L’été est une saison propice à de singulières rencontres. Une observation que j’ai pu hier encore vérifier, assis à la terrasse d’un glacier. De cet inconnu installé à la table voisine, quand je l’ai quitté, assommé par sa verve insensée, pour le laisser finir son énorme coupe de glace débordant de « Chantilly », je savais l’essentiel de sa vie professionnelle et personnelle. Pour cela, un seul haussement de sourcils de ma part devant le volume impressionnant de crème glacée qu’il s’apprêtait à ingurgiter, avait suffi. Il s’est alors ouvert comme un livre. Ainsi, j’appris de lui qu’il était une sorte de maître d’hôtel de luxe, qu’il ne faisait que des « extras » et ne travaillait que dans la « haute ». On faisait appel à ses compétences, me précisa-t-il, pour les réceptions à la Présidence de la République et dans les ministères, au « Jockey Club », ou chez les derniers aristocrates de la capitale, notamment. Des grands de ce monde, il ne se privait pas de m’en exposer les travers, les petitesses et les ridicules. Le tout raconté avec une voix de chantre et une gestuelle affectée, cardinalesque. Bref, maître d’hôtel de luxe, ils séjournaient, lui même et sa compagne, dans des hôtels cinq étoiles collés à des casinos. Car il était joueur, me confia-t-il, tout en m’entraînant dans un voyage autour du monde. L’occasion de s’irriter de la piètre qualités des services rendus à la clientèle par les directeurs des palaces dans lesquels un temps il résidait. Je n’avais pas beaucoup d’efforts à faire pour le relancer : un petit geste, une banalité suffisait. Rien de son apparence pourtant pouvait laisser à penser qu’il menait une telle vie. Gros et bas sur pattes, des tongues aux pieds, un bermuda delavé aux motifs floraux, une chemise unie sans couleur évidente, pour ne pas dire douteuse, j’avais du mal à l’imaginer, en effet, dans l’histoire extravagante qu’il me racontait. Et pourtant, à certains détails que je relevais, il ne pouvait pas avoir inventé cette vie de « larbin haut de gamme ». Instruit par son métier, ses remarques et analyses sur les sociétés côtoyées et régions du monde visitées, étaient en effet, fines et justes. Je ne peux évidemment pas relater le tout de cette longue conversation : cet inconnu est un roman à lui tout seul ; et un formidable conteur. Je sais que nous nous reverrons pas ; mais je sais que, de son histoire, j’en garderai le souvenir amusé. Une coupe de glace, un haussement de sourcils, et toute une vie, parfois, s’offre à qui veut l’entendre…

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