Contre-Regards

par Michel SANTO

Une poésie d’ombres entrevues ( Reverdy ).

Unknown

Pierre Reverdy si peu connu et si mal aimé des narbonnais, au rang desquels il figure pourtant comme une de ces « voix » les plus singulières qui se puisse encore faire entendre. Avec l’ami Gil Jouanard, du temps où il dirigeait le Centre Régional des Lettres de Montpellier, nous avons fini par le faire reconnaitre, chez lui, auprès du Maire et de l’adjoint à la culture de l’époque. Un lycée porte désormais son nom et un de ces poèmes éclaire la façade d’un immeuble public voisin du mien. Et ce beau texte de Gil Pressnitzer:

«Pierre Reverdy, l’ermite de Solesmes, est un poète passé de mode, lui qui fut longtemps considéré comme le plus grand. On préfère maintenant des liqueurs plus fortes comme les éclats de silex de René Char, ou les jongleries verbales de Gherasim Luca ou Jacques Roubaud. Mais il est tant de poèmes de Reverdy pour lesquels je donnerai les œuvres complètes de ceux-là.

Notre narbonnais aux sourcils noirs, à la mèche combattante et à l’accent épais et râpeux comme le vin lourd de la Clape, est décrété trop monotone. Certes bien sûr il a écrit des centaines de poèmes, mais en fait toujours les mêmes vous dit-on, comme ce pauvre Vivaldi avec ses concertis. C’est ne rien vouloir comprendre aux mouvements imperceptibles de l’infini.

Oui, on ne peut mettre en chansons ses poèmes qui sont une musique en équilibre sur les toits du silence. Oui, il fut tellement adulé par ses amis peintres ou surréalistes que la vague ne pouvait que retomber. Oui sa lecture demande la complicité des nuits haletantes où tout est suspendu.

Oui, il est sombre.

L’éther qui nous entoure aussi le savez-vous ? Et toutes les fenêtres vous regardent.

Un homme est tombé

Quelqu’un est sorti et n’est pas rentré

Au cinquième la lampe est toujours allumée.

Mais qui encore écrit comme cela de nos jours, qui va aussi loin dans la réalité du silence, de l’attente ?

Une suite de mots infiniment simples, d’objets familiers, de sensations connues, et leur mise en ligne dans le poème conduit aux grands mystères. En se mélangeant ces morceaux de briques élémentaires font un château hanté. Sa poésie semble se refermer hautaine sur de l’ombre entrevue, elle nous ignore nous de l’autre côté de la feuille blanche, elle nous résiste, nous sourit comme un sphinx. À vous de voir et de savoir nous dit-elle, chat noir parmi les chats noirs.

Une voix sans timbre qui nous hèle et le vent se renverse, et sa poésie couverte de sueur, de peur, bat en plein en nous.

Un de ses plus beaux poèmes dit ceci :

ESPACE

L’ÉTOILE échappée

L’astre est dans la lampe

La main

tient la nuit

par un fil

Le ciel

s’est couché

contre les épines

Des gouttes de sang claquent sur les épines

Et le vent du soir

sort d’une poitrine.

… « L’image est une création pure de l’esprit. Elle ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.

Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique ». Et il refuse d’être un simple médium passif du monde. Lui l’ascétique, le converti au catholicisme en 1926, et très vite désillusionné, refuse le jeu. Il met toujours son existence balance dans ses mots. Ces poèmes « ne sont qu’entre les lignes ». Il faut les deviner, passer par leur ambiguïté, leurs flaques de silence et de verre,

…Reverdy nous dit que l’on n’est pas poète par occasion, mais pour tout l’être tendu, vers la fixation en traits concrets, la résolution en gouttes limpides d’un état diffus et d’un trouble intérieur.

Toujours m’a frappé l’écart entre sa voix roulante de Narbonnais et le volatil de ses mots. Sa glèbe et sa tramontane se sublimaient dans l’écriture.

Toute en impression fugitive, sa poésie restée la patte en l’air, figée par ce qu’elle seule a vu, et que nous ne voyons pas encore. Ce descendant d’une lignée de tailleurs de pierre savait ce que voulait dire le geste juste, le geste sobre, le geste d’éternité. Son père lui avait appris le vent dans la montagne, la lecture et l’écriture. Il connaissait le poids du pain, le poids des choses, la difficulté de l’amour…

…C’est dans un texte comme celui qui suit que l’on peut saisir la poésie de Reverdy.

Une inquiétude qui sourd, un climat de suspension ave le terrible tapis devant la porte. Quelque chose est passé ou va passer, et le simple frémissement du vent est peut-être notre heure dernière. Des mots élémentaires, des phrases courtes, simples à pleurer. Des ombres furtives de mots. La poésie de Reverdy ne dit pas, elle chuchote. L’angoisse est aux aguets. Le temps s’immobilise. L’invisible marche de long en large. Ses pas craquent jusqu’à nous.

Reverdy est le chaman du mystère immédiat, du réel devenu lyrique.

La lampe

Le vent noir qui tordait les rideaux ne pouvait

soulever le papier ni éteindre la lampe.

Dans un courant de peur, il semblait que quelqu’un pût entrer.

Entre la porte ouverte et le

volet qui bat – personne !

Et pourtant sur la table

ébranlée une clarté remue dans cette chambre

…Pudique il parlait peu de sa vie, aussi il sera simplement mentionné qu’il est né 13 septembre 1889 à Narbonne, qu’il aura été imprégné des odeurs de la Montagne noire et de la mer, qu’il aura connu Paris et ses artistes dés octobre 1910.

Là il débarque dans les brumes de la ville et des locomotives. Il aura froid, il aura faim…

…Le 17 juin 1960 il meurt à 71 ans, et à Solesmes, dans « cet affreux petit village où il fait toujours froid ». Dans la solitude et l’exigence. Il voulait vivre et mourir dans la même tempête, ce fut une tempête de silence et de questions. Il écrira peu en ce lieu, toujours tendu vers Paris.

Il dit « prier le ciel que nul ne le regarde pour aller mourir au creux de la nuit ».

Faire le gros dos jusqu’à ce que le poème soit passé sera notre ressource. Nous n’en sortirons pas indemne, nous le savons.

Reverdy nous a dit le nom de l’ombre.

« Je suis un témoignage fendu de la tête aux pieds, une indication précise mais fugitive de ce qu’a voulu dire la création en remontant de nos jours jusqu’au commencement des termes » (Étoile filante)

Reverdy ne violente pas le lecteur, il ne construit pas des étangs dans ses poèmes où se contempler.

René Char dit de lui que « c’est un poète sans fouet ni miroir ».

Reverdy n’est que suggestions qui montent de la brume des jours, qu’allusions, que frôlement d’ailes. Il parle sans bruit, il murmure du fond du puits de sa solitude. Il se veut effacé, modeste, éteint :

De ma vie, je n’aurai jamais rien su faire de particulièrement remarquable pour la gagner, ni pour la perdre.

Lucide avant tout, lucide jusqu’au foudroiement :

Le vent se tait, la voix se tait. Sans bruit, la neige de ses mots tombe sur nous.

Quelqu’un vient. Et c’est quelqu’un qu’on n’aura vu qu’une seule fois dans sa vie.

C’est Reverdy.

Lui « l’aveugle dont les yeux sont au bout des doigts ».

Maillac est en guerre, et son maire aussi.

 

 

 

 

Nous ne sommes pas en Seine Saint Denis. Ici, pas de grappes urbaines truffées de ghettos sociaux. Seules des vignes entourent ce petit coin paisible des Corbières. Quand vient  l’heure de l’apéro, des retraités, blasés, lancent paresseusement leurs boules de pétanque vers un équivoque bouchon. Quelques chats, les yeux mi-clos, méfiants, les observent de loin, ronronnant d’aise à  l’ombre de vieux murs de pierres. Et de petites dames en noir, courbées , s’en vont rejoindre la nostalgique compagnie des résidents du cimetière voisin. C’est dans ce petit village du Narbonnais, Maillac, que son maire vient d’interdire « à tout jeune de moins de 17 ans de se promener sans ses parents après 22 heures ». Un couvre feu qui les condamne à  un enfermement total, le soleil de plomb de la journée brûlant tout désir d’escapade. « C’est facho ! » s’étrangle son ex-première adjointe. « Il n’y pas plus à gauche que moi » s’époumone  Schivardi, son ex-premier magistrat et candidat permanent à la présidentielle d’une extrême gauche groupusculaire. Comme ses voisins de Carcassonne et Narbonne, qui le sont moins, à gauche, et qui, dès leurs élections, ont installé des caméras de surveillance dans leurs villes…Selon que vous serez de droite ou de gauche…

 

On tape le premier mot dans l’espoir que les autres suivront.

 

 

 

 

 

 

On tape le premier mot dans l’espoir que les autres suivront. Comme s’ils allaient de soi. Je veux dire comme s’ils collaient à une pensée qui , dans le moment présent, ne sait malheureusement pas où se poser, je l’avoue. Ou si, par la grâce de signes successifs inconsciemment choisis, quelque singulière idée en sortirait. Toujours la même rengaine philosophique : du langage ou de la pensée qui mène le bal ? On connaît l’expression : «  les mots ont dépassé ma pensée », sa sœur jumelle toute à l’opposé aussi : « les mots m’échappent pour l’exprimer… ». Eternel dilemme de la poule et de l’œuf ! Et désespoir constant pour celui qui ne cesse d’en creuser le mystère, me disais-je , tout en pensant qu’à cette alternative la « parole médiatique » si plate et si bête en détruisait le sens. Là, point de tourment en effet ! A de viles et molles pensées répondent de pauvres et vilains mots. Et réciproquement ! Sans épaisseurs aucune, nus et vulgaires dans le rire et la pitié, la peur et l’espoir, la haine et l’amour… Un néant de sens aux milles et noires lumières dans lesquelles se perdent nos consciences aliénées. Et un prétexte, j’en conviens, à cette petite vanité de vouloir jouer des mots et des sens pour meubler les blancs de cette page…

Ils amusent leurs talents à des choses puériles.

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MONTESQUIEU (1689-1755), Lettres persanes (1721) : Lettre XXXVI

Mes lectures, cette lettre: « Usbek à Rhédi, à Venise. »

Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons, on dit des nouvelles ; dans d’autres, on joue aux échecs. Il y en a une où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent : au moins, de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré. Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c’est qu’ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu’ils amusent leurs talents à des choses puériles. Par exemple, lorsque j’arrivai à Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute la plus mince qu’il se puisse imaginer : il s’agissait de la réputation d’un vieux poète grec dont, depuis deux mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouaient que c’était un poète excellent ; il n’était question que du plus ou du moins de mérite qu’il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux ; mais, parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les autres. Voilà la querelle ! Elle était bien vive : car on se disait cordialement, de part et d’autre, des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n’admirais pas moins la manière de disputer, que le sujet de la dispute. « Si quelqu’un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pour aller devant un de ces défenseurs du poète grec attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé, et je crois que ce zèle, si délicat sur la réputation des morts, s’embraserait bien pour défendre celle des vivants ! Mais, quoi qu’il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m’attirer jamais l’inimitié des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n’a pu garantir d’une haine si implacable ! Ils frappent à présent des coups en l’air. Mais que serait-ce si leur fureur était animée par la présence d’un ennemi? »….

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