Il était assis à ma gauche. Avachi plutôt, dans ce fauteuil de la terrasse du « Petit Moka ». A l’ombre, et agréablement rafraîchit par un léger vent, j’y lisais mon journal du jour. L’esprit et le regard cependant attentifs au spectacle de « la rue ». C’est la sonnerie de son portable qui m’a sorti de cette bienheureuse bulle méditative dans laquelle tourbillonnaient humeurs du jour et jugements esthétiques. Sa voix grasse et sonore succédant à la stridence syncopée de sa « prothèse technologique ». Ouais ! Ouaaaiiiis ! Quoâ ! Ouâhh ! De passage à Narbonne disait-il en substance tout en fourrageant nerveusement du petit doigt des narines aussi larges que ses mocassins fatigués et couverts de salissures sur lesquels bouchonnaient des chaussettes informes et décolorées. Du reste, je n’en dirais rien sinon qu’il finit par poser ses deux mains entre ses grosses cuisses, le regard sombre et lointain. Plongé dans quels fantasmes ? Je m’obligeais à n’y point penser pour m’en retourner à cetteconversation entendue ce matinsur les ondes de France Culture. Olivier Rolin, Alain Finkielkraut et Marielle Macé y développaient courtoisement de tout ce que la lecture leur apportait de connaissances et de bonheurs. Le dernier livre de Marielle Macé ? « Façons de lire, manière d’être. » Si j’en avais eu le courage, j’aurais demandé à mon voisin de bistrot le titre de son dernier livre lu…
Ce n’était pas pour ses pizzas qu’on allait à « La Jument Verte ». C’était pour Marc! Marc Kaprielian, qui, depuis avant-hier, nous a quittés. Brutalement. Sans prévenir. Il était la bienveillance et l’humilité même. Une empathie naturelle se dégageait de cet ami à la foisonnante présence. La salle dans laquelle il nous accueillait lui ressemblait : onirique et paisible. Tout ce qui passait dans ses mains : une photo, un tableau, un objet pouvait se retrouver sur un mur, au plafond ! De ce lieu aussi, il nous laisse orphelin. Par sa grâce, lui pourtant si solitaire, il avait su en faire, en artiste qu’il était, un centre vers lequel convergeaient dans la bonne humeur et les rires tous ceux que la vie sociale ou politique habituellement oppose. Dieu, qu’on était bien chez lui. Avec lui ! A l’instant même où j’écris ces quelques lignes, les cloches de saint Just sonnent « quatre heures ». Demain matin, elles sonneront encore pour le recevoir dans le cœur de cette cathédrale où nous seront nombreux à l’accompagner pour son dernier voyage. Faces à l’Orient. Suerte Marc, suerte mon frère !
Lectures: Ces trois notes d’Anatole France prises dans son » Jardin d’Epicure « …
« Le charme qui touche le plus les âmes est le charme du mystère. Il n’y a pas de beauté sans voiles, et ce que nous préférons, c’est encore l’inconnu. L’existence serait intolérable si l’on ne rêvait jamais. Ce que la vie a de meilleur, c’est l’idée qu’elle nous donne de je ne sais quoi qui n’est point en elle. Le réel nous sert à fabriquer tant bien que mal un peu d’idéal. C’est peut-être sa plus grande utilité. »
« Une chose surtout donne de l’attrait à la pensée des hommes: c’est l’inquiétude. Un esprit qui n’est point anxieux m’irrite ou m’ennuie. »
« J’ai trouvé chez des savants la candeur des enfants, et l’on voit tous les jours des ignorants qui se croient l’axe du monde. Hélas! chacun de nous se voit le centre de l’univers. C’est la commune illusion. Le balayeur de la rue n’y échappe pas. Elle lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de lui la voûte céleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la terre. Peut-être cette erreur est-elle un peu ébranlée chez celui qui a beaucoup médité. L’humilité rare chez les doctes, l’est encore plus chez les ignares. »
Deux jours dans les Albères. Le premier pour y fuir une fête de la musique devenue tyrannique et vineuse, le second pour me rendre à Céret pour y retrouver l’amiHenri Sicre.
Cela faisait des années que nous ne nous étions pas revus. À la retraite désormais (quatre mandats de député quand même!) et détaché de la «parole» officielle du «parti», nous avons remonté le temps à l’ombre des platanes du «café des sports».
La politique le tient encore, quoi qu’il en dise, même si la chasse au gros gibier dans ses belles montagnes prend de plus en plus de place dans sa vie. Il ne désespère pas encore, en effet, à 76 ans (!), de faire tomber l’actuel maire « divers gauche » de Céret. «Assez falot, il est vrai !», précisât opportunément le patron du bistrot en posant nos deux tasses de café commandées sur la table. L’un de cette engeance commerçante cérétante qui, pourtant, avait fait campagne contre Henri: « son musée coûtait trop cher! ».
Ah! l’ingratitude et l’hypocrisie de la vie (!) politique, ces deux mamelles auxquelles s’alimentent les pharisiens qui en font métier, leurs obligés et leurs fidèles. Ne serait-il pas temps d’envoyer les dogmesau pilon, mon cher Henri, lui disais-je. De te débarrasser des mécanismes proprement religieux dont découlent, dans ce pays, les appartenances politiques. D’abandonner une bonne fois pour toutes cette mallette idéologique que nous fournissent les marchands du temple «démocratique» ― avec ses grandes dates, ses grands hommes, ses grandes citations… De vivre, enfin! De pratiquer cet athéisme politique auquel j’adhère désormais et que résume assez bien cette formule de Saint Augustin : « Aime et fait ce qu’il te plaît »…
– Mais Michel, c’est toute ma vie que tu me demandes de revoir! … – Mais non Henri, c’est tous les jours qu’elle se joue,toute ta vie…
Dieu qu’il faisait beau ce jour là, à l’ombre des platanes de Céret, en compagnie d’un ami si peu vu, hélas, ces dernières années…
« Tous les jours, Regimbart s’asseyait au coin du feu, dans son fauteuil, s’emparait du National (1), ne le quittait plus, et exprimait sa pensée par des exclamations ou de simples haussements d’épaules. De temps à autre, il s’essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en boudin, et qu’il portait sur sa poitrine, entre deux boutons de sa redingote verte. Il avait un pantalon à plis, des souliers-bottes, une cravate longue ; et son chapeau à bords retroussés le faisait reconnaître, de loin, dans les foules.
A huit heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre, pour prendre le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son déjeuner, que suivaient plusieurs parties de billard, le conduisait jusqu’à trois heures. Il se dirigeait alors vers le passage des Panoramas, pour prendre l’absinthe. Après la séance chez Arnoux, il entrait à l’estaminet Bordelais, pour prendre le vermouth ; puis, au lieu de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un petit café de la place Gaillon, où il voulait qu’on lui servît » des plats de ménage, des choses naturelles » ! Enfin, il se transportait dans un autre billard, et y restait jusqu’à minuit, jusqu’à une heure du matin, jusqu’au moment où, le gaz éteint et les volets fermés, le maître de l’établissement, exténué, le suppliait de sortir.
Et ce n’était pas l’amour des boissons qui attirait dans ces endroits le citoyen Regimbart, mais l’habitude ancienne d’y causer politique ; avec l’âge, sa verve était tombée, il n’avait plus qu’une morosité silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de son visage, qu’il roulait le monde dans sa tête. Rien n’en sortait ; et personne, même de ses amis, ne lui connaissait d’occupations, bien qu’il se donnât pour tenir un cabinet d’affaires. »
(1) Journal républicain d’Armand Carrel, fondé en 1830, et qui joua un grand rôle dans les événements qui préparèrent la révolution de 1848.
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