Contre-Regards

par Michel SANTO

Petite métaphysique de l’être aspirant…

   

   

Vêtu comme un joggeur, je passe l’aspirateur. Armé de mon « tube » orientable, arrimé à son train sur roulettes, j’avale les miettes des repas de la veille oubliés dans la cuisine ; dévore les « moutons » qui gîtent paisiblement sous mon lit et absorde la poussière couvrant meubles et tapis. Le vrombrissement de cette « pompe » roulante et le soin apporté à mes faits et gestes, ont cette vertu de m’isoler du reste du monde. Au physique comme en pensées. Ne compte plus alors que cette banale entreprise de nettoyage, ce moment privilégié entre tous, enfin détaché du temps ordinaire agité, perturbé, par nos désirs et nos angoisses. Seul occupe alors mon esprit, le souci de me débarrasser de tout ce qui, sournoisement, se répand quotidiennement dans mon espace élémentaire de vie. Souci qui , du reste, entraîne d’autres travaux de ce genre trivial : élimination des chiures de mouches sur les miroirs, balayage au plumeau des rayons de ma bibliothèque, essuyage des lampes de séjour et de chevet… Une séquence, disons plus chorégraphique et moins tonitruante que la précédente, qui toutefois me rend, hélas ! , perméable à des bribes d’idées vaguement existentielles. Je pourrais, il est vrai, afin d’éviter cette menace, meubler ce temps en écoutant de la musique. Mais, comme en ce moment même où j’écris ces quelques lignes, je ne le peux. Ce fond sonore m’écarterait du sujet ; et quelques oublis, dans ce texte ou mon appartement, ne manqueraient pas, plus tard, de me « sauter à la figure » ; de susciter en moi le pénible sentiment d’avoir fauté. Passer l’aspirateur ou écrire sont choses trop sérieuses, en effet. Elles demandent, que dis-je, exigent de l’attention, de la concentration.  Du temps, en quelque sorte. J’ose même affirmer que, dans ce commun domestique propre à tous les vivants, je me sens relié à ma nature profonde. Celle, qu’au fond, j’ai en partage avec l’ensemble des créatures. Créature parmi toutes les créatures abstreintes aux mêmes rituels vitaux, je ne suis plus, l’aspirateur à la main, une simple fiction parmi d’autres fictions… Contraint à l’essentiel, j’ai le sentiment, aspirant, dépoussiérant, de mener une expérience quasi métaphysique dont rien ni personne ne doit, ne peut, me divertir.

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