Contre-Regards

par Michel SANTO

Scènes de la vie narbonnaise : et d’un certain état d’esprit bien français !

 

   

Devant chez moi, un gros chantier de rénovation urbaine : réfection et embellissement des trottoirs, chaussées et places du quartier délimité par précisément la place des Quatre Fontaines, l’ancienne Place au Blé et la rue des Trois Pigeons. Depuis quelques jours, et pendant encore quelques semaines, ces voies de circulations, ces espaces d’agréments et de stationnement ne sont plus. Mis à nus, plus rien n’existe à présent qu’une très grande surface de terre retournée ; des matériaux et engins de chantier. Des tranchées aussi y ont été creusées. Vendredi après-midi, en attendant la reprise des travaux lundi, des barrières de sécurité avaient été placées afin d’interdire l’accès à ce lieu désormais dangereux. De plus un chemin parfaitement balisé et sécurisé pour les piétons permet l’accès de tous aux commerces et appartements du quartier. Voilà pour le décor ! Hier donc, je m’apprêtais à rejoindre les Halles quand je m’apercus qu’une dame d’un certain âge, saisissant l’occasion d’une barrière à terre, entrait dans cette zone de tous les dangers, pour, à l’évidence, tenter de « couper droit ». Un sac poubelle plein de je sais quoi dans une main, l’autre s’appuyant sur une canne, elle allait, bancale,   zigzagant – s’en était comique – , jusqu’à se retrouver perdue en son milieu. Prisonnière et paniquée, sa tête faisait des tours et  son bâton de vieillesse des moulinets. Quand je la pris par le bras pour la sortir de ce piège, tout en la sermonnant gentiment, son regard n’était pas bienveillant ; ses mots non plus. Tous les pouvoirs, de l’État jusqu’à ceux de Dieu, par sa bouche crispée, étaient discrédités, vilipendés, avilis. Comme la veille au soir, où, dans la même circonstance, je levai un homme du quartier ivre mort, tombé face contre terre au pied d’une brouette. Sur la centaine de mètres qui nous séparait de son appartement grognements, injures, malédictions scandaient notre sinueuse et comique progression ; et la terre entière souffrait de ses hallucinantes invectives. Ce matin, toutes les barrières de sécurité étaient renversées. Le chantier, dans la nuit, avait perdu son harmonie. Des papiers gras, des sacs en plastique et des canettes de bière jonchait le sol ; un homme tenait en laisse son chien : béat, il le regardait pisser contre la roue d’un tracto-pelle ; un chat noir, plus loin, impassible, sur un tas de gravats, les observait…

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