Contre-Regards

par Michel SANTO

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Procédant à un petit “ménage” dans mes dossiers et fichiers – ce qui m’ennuie profondément –, je suis tombé sur cette conférence donnée à titre privée il y a bien une quinzaine d’années. La relisant, je me disais que son sujet – et les débats qui tournaient alors autour – était toujours d’actualité. Aujourd’hui, je ne présenterais pas les choses de la même manière et certains autres développements mériteraient sans doute d’être présentés. Quant au style, il me semble aussi un peu “trop raide”. Mais bon ! je laisse ce texte – qui reprend nombre d’analyses de Blandine Kriegel –  en l’état et le pose sur la “toile”. Peut-être trouvera-t-il quelques lecteurs intéressés…

Ils amusent leurs talents à des choses puériles.

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MONTESQUIEU (1689-1755), Lettres persanes (1721) : Lettre XXXVI

Mes lectures, cette lettre: “Usbek à Rhédi, à Venise.”

Le café est très en usage à Paris : il y a un grand nombre de maisons publiques où on le distribue. Dans quelques-unes de ces maisons, on dit des nouvelles ; dans d’autres, on joue aux échecs. Il y en a une où l’on apprête le café de telle manière qu’il donne de l’esprit à ceux qui en prennent : au moins, de tous ceux qui en sortent, il n’y a personne qui ne croie qu’il en a quatre fois plus que lorsqu’il y est entré. Mais ce qui me choque de ces beaux esprits, c’est qu’ils ne se rendent pas utiles à leur patrie, et qu’ils amusent leurs talents à des choses puériles. Par exemple, lorsque j’arrivai à Paris, je les trouvai échauffés sur une dispute la plus mince qu’il se puisse imaginer : il s’agissait de la réputation d’un vieux poète grec dont, depuis deux mille ans, on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort. Les deux partis avouaient que c’était un poète excellent ; il n’était question que du plus ou du moins de mérite qu’il fallait lui attribuer. Chacun en voulait donner le taux ; mais, parmi ces distributeurs de réputation, les uns faisaient meilleur poids que les autres. Voilà la querelle ! Elle était bien vive : car on se disait cordialement, de part et d’autre, des injures si grossières, on faisait des plaisanteries si amères, que je n’admirais pas moins la manière de disputer, que le sujet de la dispute. « Si quelqu’un, disais-je en moi-même, était assez étourdi pour aller devant un de ces défenseurs du poète grec attaquer la réputation de quelque honnête citoyen, il ne serait pas mal relevé, et je crois que ce zèle, si délicat sur la réputation des morts, s’embraserait bien pour défendre celle des vivants ! Mais, quoi qu’il en soit, ajoutais-je, Dieu me garde de m’attirer jamais l’inimitié des censeurs de ce poète, que le séjour de deux mille ans dans le tombeau n’a pu garantir d’une haine si implacable ! Ils frappent à présent des coups en l’air. Mais que serait-ce si leur fureur était animée par la présence d’un ennemi? »….

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