Contre-Regards

par Michel SANTO

Une double révolution symbolique à la “tête” du Département de l’Aude.

 

   

Voilà enfin une bonne nouvelle – politique et culturelle – annoncée par André Viola, l’actuel président du Conseil Départemental de l’Aude : il va abandonner son mandat pour d’autres missions auprès de l’Union Européenne et l’ONU ; et son choix, pour le remplacer, s’est porté sur une femme : madame Sandragné, vice-présidente de cette assemblée départementale et conseillère départementale de Narbonne. Un symbole fort dans cette Aude où les femmes sont encore trop peu nombreuses à administrer d’importantes collectivités ; et un symbole qui prend toute sa dimension culturelle et géographique, si je puis dire, car, dans l’histoire de ce département, aucun élu de ce territoire de la Narbonnaise, n’a jamais présidé l’exécutif de cette importante collectivité territoriale. Une double révolution symbolique donc qu’il convient de mettre au crédit d’André Viola, et de saluer, ici, sans barguigner.

On ne porte plus de blouses grises, comme dans les collèges d’antan…

Je ne me souviens pas de son nom. De son apparence physique, quelques traits seulement paraissent depuis peu et fort distinctement à mon esprit. Comme un appel auquel j’aurai longtemps été sourd. Mais qui, devenu insistant, prend enfin tout son sens. Je sais d’elle qu’elle était grande et mince, que ses yeux étaient clairs et son visage lumineux. Je sais aussi qu’elle avait de longs cheveux noirs ; je sais surtout qu’elle était belle, qu’elle brillait dans cette salle de classe où elle enseignait le français et que le contraste était saisissant avec la sévérité esthétique et républicaine d’une salle dans laquelle nous étions tous revêtus de la même blouse grise d’épicier. J’étais alors un jeune adolescent dont les mots et les phrases quittaient mes lèvres à une vitesse folle, dans le plus grand désordre. Longtemps, en effet, je fus inaudible ou presque et cette jeune et jolie enseignante, dans ce malheur, a peut-être été, paradoxalement, à l’origine de ce goût immodéré pour les « lettres ». Je lui dois sans doute aussi de n’avoir plus à subir les souffrances et vexations consécutives à mes défaillances élocutoires. Il a suffit pour cela d’une scène que je revois encore, comme dans un halo. Elle était là, sur son estrade, debout derrière son bureau, impériale et rayonnante de beauté ; elle nous rendait les copies d’une dissertation, avec ses commentaires et ses notes. J’étais très fier de la mienne ! J’attendais avec impatience son jugement. Il fut terrible ! Mon travail, me, dit-elle, avec un demi-sourire d’une extrême élégance, « n’était pas personnel : il ne méritait qu’un zéro. » Je crois, sans en être pourtant totalement assuré, n’avoir jamais vécu d’injustices aussi manifestes – et traumatisantes. Comment pouvait elle savoir, cette très belle personne, que mes parents, depuis les cours élémentaires et moyens, ne pouvaient m’accompagner et m’aider dans ma scolarité au collège ; que nous n’avions pas de livres à la maison ; que nos échanges, en famille, se limitaient à l’expression des besoins les plus élémentaires de la vie courante. Et puis, et puis c’était un temps où l’autorité professorale était entière : rien n’était accordé aux jeunes collégiens, surtout pas la parole ; et la mienne était de surcroît beaucoup trop imparfaite. Longtemps j’ai tu cette histoire. Mais l’âge avançant elle revient souvent à ma mémoire ; et je sais à présent qu’elle est pour beaucoup dans cet amour et cette peur mêlés des mots, des belles phrases. Comme elle est pour beaucoup dans ce désir d’en faire ; d’en faire désormais sans crainte d’aucun jugement.

Scène de la vie ordinaire : “Je cherche mes oreilles !”

   

C’est, plongé dans le feuillage d’arbustes buissonneux aux pointes joliment bleutées, qu’en cette fin de matinée, cours Mirabeau, je l’ai aperçu : il était en train d’y tailler, au couteau et à l’aveugle, des branches. Je m’en suis approché et, calmement, lui ai demandé ce qu’il faisait ainsi à la place des jardiniers municipaux dont c’est le métier.