– Tu vas bien Michel. Ça fait longtemps qu’on ne s’est pas vu. Je viens rarement en ville, il est vrai. Je te lis tous les jours, cependant. J’aime ton regard sur les choses et les gens, mais je te trouve bien mélancolique ces derniers temps. Pessimiste plutôt. Ton style reste, mais je regrette tes « vignettes » teintées d’ironie. Toujours bienveillantes d’ailleurs. Tu as des soucis ?
– Non, Alain, je n’en ai pas. Ni mes proches d’ailleurs. Que je sache en tout cas. Mais tu as raison, mes petits textes ne donnent pas de la « vie » une image riante. L’âge ou, plus sûrement, un trait de caractère, ou les deux à la fois, sans doute les orientent, les colorent. Le désir aussi de m’extraire d’un récit quotidien où abondent mièvreries, engagements et injonctions de toutes sortes. Cela dit, Alain, tu as raison. Je vais essayer de forcer ma nature…
– Promis !
– Oui !
C’était dimanche matin, sur le cours Mirabeau. Il était 11 heures environ. Il faisait un grand soleil. Les terrasses étaient animées malgré un vent du Nord faible, mais froid. Les halles l’étaient aussi – animées –, où se pressaient et se bousculaient les mêmes clients devant les mêmes étals exposant les mêmes marchandises. On pouvait y voir et entendre également de petites troupes de touristes espagnols traîner un vague ennui dans les allées ; tandis qu’aux pieds des bars, des habitués, serrés comme des harengs en caque, indifférents aux mouvements de la foule, prenaient bruyamment leur apéritif dominical. Un monde bien loin de celui anxiogène et violent présenté par nos journaux, télés et réseaux sociaux, songeai-je. Là, en effet, l’ordinaire de la vie s’y déploie à l’abri des images de guerres, des polémiques intérieures et des drames planétaires. Une oasis temporelle en quelque sorte. Banale, pleine et vide à la fois dans laquelle j’aime déambuler. Sans buts ni raisons. Surtout les dimanches.
C’est avec son petit appareil photo pour enfant à tirage instantané que Mila est venue chez nous ce matin. Pourquoi ? Nous n’en saurons rien. Il a donc fallu prendre la pose quand elle nous le demandait. Coïncidence troublante, j’ai regardé hier soir sur Netflix, Kodachrome. Dans ce film de Marc Raso, Ed Harris (formidable !) joue le rôle de Benjamin Asher Ryder, un photographe célèbre en phase terminale d’un cancer du foie. « Pourquoi la photographie ? Pour arrêter le temps ! » dit-il à son fils Matt, abandonné très jeune à la mort de sa mère et confié à son oncle paternel et sa tante jusqu’à la fin de ses études universitaires. Ils sont alors sur la route, dans la décapotable rouge de Ben, en direction du Kansas, jusqu’au dernier laboratoire traitant encore les films Kodachrome (Dwayne’s Photo, à Parsons). Ben y mourra le lendemain de son arrivée. Mais il aura eu le temps d’y faire développer ses pellicules Kodachrome datant de plusieurs dizaines d’années. Celles des années heureuses. Les siennes, celles de Mat et de sa mère. Celles de l’enfance de leur vie commune. Des pellicules précieusement conservées par Ben et développées le jour même de sa mort. Quelques jours plus tard, Mat visionnera ces photos sur un grand écran dans l’appartement d’artiste de son père…
En nous quittant, Mila a laissé derrière elle quelques photos. Elles rejoindront bientôt celles que nous avons rangées au fil des ans dans une vieille valise en carton. Là, au fond de la plus haute étagère d’un sombre placard.
Monsieur M. était mon professeur d’espagnol en 3ᵉ. Il était grand et mince. Ses cheveux avaient la couleur de ses yeux : noirs. Comme ses vêtements. Il ne restait jamais en place et se déplaçait lentement dans la salle de cours. L’espagnol qu’il nous enseignait était clair, limpide. Grave aussi. Et très musical. Je percevais déjà dans ses gestes et ses paroles une discrète, mais profonde, nostalgie. Depuis, j’en connais les raisons. C’est avec lui que j’ai appris et aimé cette langue qu’il était interdit de parler, du moins en ma présence, « à la maison ». Mon professeur d’espagnol était un homme bien et droit. Il m’aurait sans doute fait remarquer, aujourd’hui, ce substantif castillan Luz – Lumière – accolé à Saint Jean… On n’est jamais assez attentif aux sens des noms et des mots…
J’aime regarder les gens. Je suis attentif à leur façon de bouger et de se déplacer ; à leurs gestes et leurs démarches. À leurs visages surtout. Qui traduisent souvent leurs pensées, leurs émotions. Des visages qui deviennent, les années passant, le reflet de leurs vies. Bonnes ou mauvaises. J’en croise chaque jour des dizaines, dans la rue. Beaucoup sont penchés sur les écrans de leurs téléphones. Ceux-là ont le sourire banal ou béat. Parfois vulgaire ou insolent. D’autres sont perdus dans leurs pensées. Leur visage semble figé, triste ou mélancolique. Au contraire de ce visage souriant croisé ce matin. Celui d’une dame inconnue qui hier encore tenait par la main une personne plus âgée au visage tendu par la fatigue et les douleurs. Lors de nos quotidiennes rencontres, nous échangions un sourire de politesse. Aujourd’hui, son visage n’était pas tourné vers le mien. Il souriait dans le vide. Aux anges, dit-on. J’ai souri aussi. Sans raison. C’est Camus qui écrivait : « Au-delà d’un certain âge, tout homme est responsable de son visage. »
De mémoire de paroissien, jamais la basilique Saint Paul Serge, n’avait accueilli autant de monde. On se serrait sur les bancs, dans les travées, les chapelles et les coins les plus obscurs et reculés de l’église. Faute de places, de nombreuses personnes attendaient dehors la fin de la cérémonie. Une bénédiction conduite de très belle manière. Sobre et bien rythmée par les officiants, le rituel touchait le cœur comme l’esprit. Le mien en tout cas : je suis sensible à la beauté de certaines liturgies ! Adossé à l’un des piliers, près de l’entrée, j’écoutais l’hommage émouvant rendu à Solange. Le célébrant était doté d’une voix de chantre, chaude et profonde qui sonnait juste dans un silence parfait. Jusqu’à ce qu’une voix étouffée, très proche, hélas ! se fasse entendre. J’ai mis un certain temps avant d’en trouver la source. Les sons qui en sortaient, pareils à des lamentations murmurées, étaient ceux d’un vieil homme, petit, chétif, le nez collé à la jointure du grand portail et d’un mur latéral. La tête penchée sur son gros portable vert, le corps ramassé, crispé, il avait l’attitude d’un pêcheur à confesse. Rien au monde ne pouvait le distraire : il marmottait insolemment dans sa bulle numérique. Lorsqu’un employé municipal chargé du protocole s’est approché pour lui demander de se taire, j’ai pu apercevoir, devant moi, par-dessus les têtes qui m’entouraient, son visage. Ses yeux écarquillés et sa bouche ouverte exprimaient son incompréhension et glorieuse bêtise. La circonstance m’offrait ainsi,en ce moment de célébration et de receuillement, la figure contemporaine, brutale, de l’abruti connecté. Je ne suis pas prêt de l’oublier !
Une chute. Lourde.Les secours dans la chambre.Elle cherche son regard.Le transport aux urgences. Partager :ImprimerE-mailTweetThreadsJ’aime ça :J’aime chargement… […]
La salle est blanche, clinique. Elle est assise, une bulle de plastique et d’ondes sur les oreilles. Quinze ans, peut-être. Son pouce balaie l’écran du téléphone. Le monde s’arrête […]