Contre-Regards

par Michel SANTO

La politesse – et la courtoisie – serait-elle devenue un défaut, la manifestation d’un art de vivre du passé ?

   

     

La politesse – et la courtoisie – serait-elle devenue un défaut, la manifestation d’un art de vivre du passé ; l’expression d’une hypocrisie sociale contraire aux vertus de transparence et de sincérité comme le prônent certains de nos esprits libres et modernes ? Ceux-là même qui se donnent en spectacle sur les plateaux de télévision et se répandent, sans filtres, sur les réseaux sociaux ; réseaux où l’insulte et la vulgarité sont trop souvent élevées au rang de valeurs émancipatrices. C’est la réflexion que je me faisais lisant aujourd’hui certains commentaires pourtant signés par d’éminentes personnalités, disons intellectuelles. À ceux là, qui ne me liront sans doute pas, j’offre cette prose raffinée de Bergson. Je l’offre aussi en viatique à ceux qui me liront pour s’en aller affronter la bêtise et la vulgarité que notre temps honore.

La nation française est assurément la moins faite pour recevoir des idées nouvelles […]

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Ce matin encore, deux heures passées en compagnie de Benjamin Constant à lire son journal intime – intime car il n’était pas destiné à la publication. Et à chacune de ses notations, observations et réflexions, où éclate son septicisme railleur, le même éblouissement.

“Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes…”

     

En 1840, dans « De la Démocratie en Amérique », Alexis de Tocqueville décrit le « despotisme nouveau » qui gangrène, à ses yeux, la démocratie naissante. Nos penseurs qui se plaisent à  rejeter tout ce qui nous vient du passé, devraient pourtant s’interroger sur cette surprenante analyse d’un aristocrate normand du XIX siècle qui nous dépeint si bien. Et dans un style d’une qualité d’expression parfaite que l’on aimerait trouver chez nos obscurs  contemporains

Le temps n’est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde…

 

 

Depuis des mois, je ne lis plus que des correspondances, carnets, journaux d’auteurs : Flaubert, Gide, Malaparte, Renard, les Goncourt … (dernier achat chez mon bouquiniste : Les carnets de la drôle de guerre de JP Sartre); nos grands moralistes aussi : La Rochefoucauld, La Bruyère… Lecture discontinue et fragmentaire qui me va, incapable que je suis, ces temps-ci, d’entrer dans un roman, un récit… Leurs sujets et leurs auteurs me lassant très vite : leurs premières pages, écritent à la mode journalistique, souvent suintent  de bons sentiments. On croirait lire de longs éditoriaux : qui sont les traités de morale de notre temps.

L’ai-je déjà dit ? J’apprends à voir. Oui, je commence.

   

     

« L’ai-je déjà dit ? J’apprends à voir. Oui, je commence. Cela va encore mal. Mais je veux employer mon temps. Je songe par exemple que jamais encore je n’avais pris conscience du nombre de visages qu’il y a. Il y a beaucoup de gens, mais encore plus de visages, car chacun en a plusieurs. Voici des gens qui portent un visage pendant des années. Il s’use naturellement, se salit, éclate, se ride, s’élargit comme des gants qu’on a portés en voyage. Ce sont des gens simples, économes ; ils n’en changent pas, ils ne le font même pas nettoyer. Il leur suffit, disent-ils, et qui leur prouvera le contraire ? Sans doute, puisqu’ils ont plusieurs visages, peut-on se demander ce qu’ils font des autres. Ils les conservent. Leurs enfants les porteront. Il arrive aussi que leurs chiens les mettent. Pourquoi pas ? Un visage est un visage. D’autres gens changent de visage avec une rapidité inquiétante. Ils essaient l’un après l’autre, et les usent. Il leur semble qu’ils doivent en avoir pour toujours, mais ils ont à peine atteint la quarantaine que voici déjà le dernier. Cette découverte comporte, bien entendu, son tragique. Ils ne sont pas habitués à ménager des visages ; le dernier est usé après huit jours, troué par endroits, mince comme du papier, et puis, peu à peu, apparaît alors la doublure, le non-visage, et ils sortent avec lui. »

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