Contre-Regards

par Michel SANTO

Chronique du Comté de Narbonne.

 

 

 

 

Enfin de retour, mon oncle ! Dix jours dans le Comté de Nice sans pouvoir écrire une seule ligne sur les grandes et petites affaires de celui de Narbonne, m’ont rendu encore plus désireux de t’en rapporter promptement les derniers échos parus dans le « Tirelire » narbonnais, que j’ai pu lire samedi soir ; le Dépendant, lui, n’en disant mots… J’aurais certes pu t’adresser quelques cartes pittoresques de ces terres où chantent des patronymes aux accents italiens, mais l’envie d’en jouir dans la plénitude d’un temps enfin retrouvé m’a conduit à cette petite infidélité épistolaire. Je te promets néanmoins de t’en rapporter quelques impressions dans une prochaine correspondance, elles témoignent encore de leur immuable et sereine beauté. Et, miracle du calendrier, le calme me fut de surcroît donné, aucune fête n’ est en effet venue à moi dans ce vieux village de Roquebrune pour me rappeler le traumatisme subi lors des grandes orgies estivales concoctées par la favorite du Comte de Labatout ; une dame dont l’imagination et la culture semblent se limiter à la quantité de décibels qu’un cerveau normalement constitué est capable de recevoir sans risquer l’enfermement psychiatrique ; mais qui recueille, hélas et sans surprise, les louanges débiles de la foule et ceux intéressés de l’influente clique des bistrotiers. C’est donc l’esprit léger que, sitôt installé à ma table de travail pour prendre connaissance des gazettes comtales soigneusement classées par Albertine, je tombai sur un article du gazetier en chef du « Tirelire » narbonnais, faisant état d’un contrôle de la Mission royale d’inspection du logement social sur la gestion, notamment et surtout par le Comte et ses amis, de l’habitat collectif de nos pauvres paroissiens. On y lit que, non content de grever la situation financière de l’Office Comtal de l’Habitat et de miner le moral du personnel, l’incurie, l’amateurisme et l’incompétence des hommes mis en place par le sieur Labatout : le président Baffe et l’intendant Baba Gaffot seraient à l’origine de profonds dysfonctionnements. Ainsi apprend-on anecdotiquement, mon oncle,  que six mois de travail à 1 500 € nets par mois, soit 9 000 €, ont été dépensés pour une étude sur les mahométans et le logement qui n’a jamais vu le jour… Si ces élus avaient tenu un emploi dans une administration privée, on s’en serait évidemment tout de suite aperçu; mais force est de constater qu’il est beaucoup plus difficile de reconnaître la démence ou le délire dans l’administration des affaires du Royaume et des Comtés. Ah ! que j’aimerais voir la vertueuse tête catogannée de ton ami Patrick de la Natte, mon oncle, lui qui, désormais, a troqué l’indignation morale du nouvelliste qu’il fut contre la soumission politique du propagandiste en chef qu’il est. Ce doit être un supplice pour cette fière âme que de lire sous la plume de son successeur au « Tirelire » la liste des trahisons aux principes les plus élémentaires d’une bonne gestion publique. A moins qu’il ne soit devenu aveugle aux dérives d’une caste moins soucieuse d’efficacité que de libéralités envers quelques parvenus de la politique rosienne travestis en petits bourgeois à costumes rayés et fumant des havanes. Monsieur de la Brindille, m’assurait ce matin en avoir coopté quelques uns dans son club des « fumeurs de cigares » ; une obligation, m’avouait-il dans un éloquent  soupir, tout en pestant contre les manières grossières de ces néo convertis à la culture des puissants. A propos de tabac, mon oncle, un événement d’importance cruciale pour l’avenir du Comté est rapporté dans le « Dépendant » : Madame de Fade élue à la Cour et le sénateur à vie Longvin sont dorénavant à « l’écoute des buralistes ». Un travail épuisant et de longue haleine qui justifie la mobilisation éclairée et complaisante de nos deux parlementaires joliment halés. François de Gouda, dit Normal le premier, l’a annoncé hier dans nos étranges lucarnes : la crise nécessite que l’on passe à la vitesse supérieure. Voilà qui est dorénavant fait dans nos contrées, mon oncle ! Sans rire!

Aujourd’hui, le ciel était sombre et la pluie menaçait; les rues, vides, sentaient le moisi; des volets claquaient sur des murs sans poèmes. Ce soir, on parle dans le fond et des bêtes s’étonnent.T’ai je dit que les yeux de Mila ont aussi éclairé ce jour et que les miens, sur son visage endormi, ont emprunté quelque chose de son innocence ? Bonne nuit, mon oncle, toi qui me lira demain en plein midi…

 

Post scrimptum:

Ah ! mon oncle, dois je t’avouer que je fais tenir à ton cher de la Brindille des propos tout droit sortis de mon imagination. M’en voudra-t-il de l’avoir laissée courir ainsi à ma fantaisie? Les volutes d’un Hoyo de Monterrey, que je fume en solitaire, ont cet étrange pouvoir de tordre la réalité. De la tordre seulement… 

 

 

Pensées d’automne.

 

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Pensées d’automne : Celles-ci, prises au hasard, chez Henry de Montherlant.

° « Socrate, traversant un marché à Athènes : « Que de choses dont je n’ai pas envie ! » Aux griefs qui le firent condamner, on ajouterait aujourd’hui : antisocial, pour consommation insuffisante » (La Marée du soir carnets 1968-1971)

° « la tragédie est que la bêtise n’est jamais unilatérale. Tout deviendrait  trop facile » (La Marée du soir carnets 1968-1971)

° « L’effort constant d’une vie doit être d’élaguer : dans nos tâches, dans nos devoirs, dans nos relations, dans nos curiosités, dans nos connaissances même, pour nous concentrer, avec une force accrue, en un petit nombre d’objets qui nous sont propres et essentiels » (Le solstice de juin).

° « Qui veut trop trouver ne trouve rien » (La Marée du soir carnets 1968-1971)

° « Je ne me plains pas, je m’exprime. (Idem)

 

Comment ne pas philosopher?

 

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Pourquoi philosopher ?

Cette question, combien de fois l’ai-je entendue. Ou bien alors formulée autrement : à quoi bon lire Flaubert ou Stendhal aujourd’hui ? A ce président d’organisation patronale qui m’interrogeait ainsi au temps où mon métier exigeait ce type de collaboration, j’envoyais par la poste : « L’Art de la guerre » et « Lucien Leuwen ». Le premier, pour qu’il abandonne ses manuels de management ; le second, pour qu’il largue son Bourdieu pour comprendre enfin la société et les hommes. Plus sérieusement, et parce que depuis il est devenu mon ami, je lui disais que la philosophie naît d’abord d’une absence et du désir de la combler ; de la rendre présente en quelque sorte, de se l’approprier. On ne désire pas la sagesse parce que je sais ce qu’elle est, mais parce qu’elle est absente de moi. C’est ce désir que le philosophe ne cesse de creuser, lui disais-je. Il est l’effort de saisie de l’Un sur le multiple ; l’effort de saisie du sens. Un besoin à chaque fois renouvelé.

C’est donc dans la quête du sens qu’il faut chercher la parole philosophique. Une quête, un désir qui répond à un besoin fondamental, irrépressible, de l’être humain.

Cette manière là de concevoir la philosophie, il est vrai, tranche  avec la tradition rationaliste française, qui cherche à expliquer le réel, par la mise en évidence de « structures » et autres « causes », plutôt qu’à le comprendre, à lui donner du sens. Elle est en effet une entreprise intellectuelle prudente, sceptique qui ne s’appuie sur aucune Loi, aucune révélation mais sur cet universel et intemporel besoin humain de sens susceptible de toujours entraîner la déception. Ce que Jean-François Lyotard, après tout, dit mieux que moi, et que je laisse ici conclure – provisoirement :

« Vous ne pouvez transformer ce monde qu’en l’entendant, et la philosophie peut bien avoir l’air d’un ornement de bonne famille (parce qu’elle ne produit pas des avions supersoniques ou parce qu’elle travaille en chambre et n’intéresse personne) elle peut être cela, et elle l’est réellement : il reste qu’elle est ou peut-être aussi ce moment où le désir qui est dans la réalité vient à lui-même, où le manque dont nous souffrons, en tant qu’individu ou en tant que collectivité, où ce manque se nomme et en se nommant se transforme ».

Comment donc ne pas philosopher ?

 

 

La rose et le résidu.

 

 

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Je voulais trousser un petit madrigal en l’honneur de nos nouveaux gouvernants puisqu’aussi bien, depuis la tragique disparition de leur barde officiel et patenté dans la forêt vosgienne (tu sais, celui qui célébrait le passage des ténèbres à la lumière et qui a vécu là dessus pendant trente ans), ils paraissent dépourvus de thuriféraire officiel.

A priori la chose est difficile car il faut bien avouer que le sujet n’inspire pas particulièrement les envolées épiques et il faut une certaine imagination pour y voir une quelconque épopée…Mais, cependant, tel Clément Marot a la cour de François 1er (celui de Marignan et du drap d’or, pas celui de l’observatoire), je voudrais essayer, en l’honneur de François deux dit « le normal » (second de la lignée dont l’avènement date de cette lumière dont je parlais plus haut, le premier étant François 1er dit « le futé »… ) de lui donner un petit triolet, une suite enjouée et guillerette destiné a soutenir son moral et sa déjà légendaire combativité face aux jours difficiles qui s’annoncent.

Paraphrasant un peu Aragon, j’avais d’abord pensé comme titre à « la rose et le résidu », tant il apparait que, pour reprendre en la modifiant un peu une célèbre formule, le PS d’aujourd’hui, c’est ce qui reste du socialisme quand on a tout oublié….

Et puis, le reste venait bien… « celui qui croyait aux promesses et celui qui n’y croyait pas »… etc., ça paraissait coller…

Mais finalement et j’en demande pardon aux mânes du bon Jean de la  Fontaine, je me suis replié sur un petit pastiche d’un de ses petits tableaux que tout le monde reconnaitra…Un peu, également, c’est vrai,  parce que, dès qu’il est question de fables, le nom du PS vient immédiatement à l’esprit tant il excelle dans ce domaine…La transition apparaissait donc très facile…

Voici donc le résultat de cette cogitation en espérant bien, je l’avoue, que cela me vaudra une croute de fromage dans l’une quelconque de ces petites cours de province ou les baronnets des lieux dispensent leurs bienfaits aux affidés avec tant de largesse.

Après tout, semble-t-il, être journaliste, poète ou créateur appointé et subventionné est désormais le rêve de tout artiste qui se veut libre ! Non…?

 

Le PS ayant sifflé cinq années,

Se trouva fort dépourvu

Quand son heure fut venue…

Plus un seul petit euro

Pour faire encore le Zorro…

Il alla crier famine

Chez Angela sa voisine,

La priant de lui prêter

Quelques euros pour subsister

Jusqu’aux élections prochaines…

« J’ai tout bouffé, foi d’animal

Intérêt et principal ! »

La teutonne n’est pas prêteuse,

C’est là son moindre défaut…

Que faisiez-vous aux temps beaux … ?

Dit-elle à cette emprunteuse…

Euh, je promettais…

Je braillais, éructais, m’étranglais de colère,

Je sauvais en discours l’humanité entière,

Oh, oui,, je promettais aux foules laborieuses

Des lendemains qui chantent, des fins de mois heureuses,

Je faisais rendre gorge à tous les possédants,

Je matais la finance avec tous ses mandants,

J’appelais au combat les damnés de la terre

Et je multipliais par trois les fonctionnaires…

Je haïssais l’argent, surtout celui des autres,

Je reprenais de Marx les actes des apôtres.

Empli de compassion, j’expliquais aux agents,

La façon dont il faut réprimander les gens,

Les Roms, les trafiquants et autres délinquants

Car ce n’est pas leur faute si le grand capital

Fait sur eux sa pelote et les oblige au mal…

Je cognais, je tapais…ça ma défoulait bien…

Oh, oui, je promettais…

                                         Et, là…Me voilà bien…

 

Ach…S’écria la teutonne,

Vous promettiez ?

Eh bien, tenez, maintenant…!

 

Le votant, honteux et confus,

Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus…

(Je sais, ce n’est plus la même fable mais je trouve que cela fait une très jolie et très morale fin)

 

 

Y a d’la joie…

 

 

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La saison des festivals, fêtes, fiestas, férias est terminée. Enfin! « Si tu ne viens pas à la fête, la fête viendra à toi » disait Philippe Muray. Elle est venue,grosse et braillante. Vulgaire! Il est cinq heures ce matin et les employés municipaux ont la gueule de bois. Le regard vide, ils traînent leurs balais sur des chaussées jonchées de papiers gras, de gobelets et de canettes écrasées . Au coin d’une rue, un petit tas d’humains cuve son vin. Narbonne s’éveille! Le « festival Trénet » est terminé. Une offense au poète ce label. Nous fûmes loin, si loin, de l’élégance et de la légèreté du « fou chantant ». Quelques étincelles cependant, comme samedi, sur la terrasse de l’ancienne bibliothèque. Un poème de Reverdy, sur un mur du Conservatoire nous faisait  clin d’œil et saluait les artistes.Le reste? Des « bodegas » technos en feu, une programmation racoleuse, des « stars » inaudibles, un animateur stupide, un orchestre surdopé, et des agapes à 120 euros pour des élus et collaborateurs d’élus invités venus écouter Gréco « se déshabiller ». A 84 ans  ! On a frisé l’overdose. Par bonheur tout cela est fini. On va pouvoir saluer l’automne en trinquant face à la mer sans être gêné par des forêts de parasols et des odeurs d’ambre solaire. En attendant la rentrée ! Qui sera tout aussi  chaude , bruyante et  chargée , évidemment! Comme chaque année ! Y a d’la joie…Je vous le dit, partout partout, Y a d’la joie…

 

 

 

 

 

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