Contre-Regards

par Michel SANTO

Chronique du Comté de Narbonne.

    fleurs

Mercredi 13 juin de l’an 2012,

 

Fin du second acte, mon oncle ; et, comme prévu, la prime batavienne donne au parti de la rose la quasi certitude d’une majorité absolue, ou presque, à la Cour. Les français ont donc fait preuve d’un « esprit » rationnel en donnant à nos nouveaux gouvernants tous les moyens politiques qu’ils  souhaitaient dans l’espoir qu’ils les sortiront de la crise économique et financière, sans diminuer l’ensemble des dépenses publiques et sans augmentation de la fiscalité : le rêve ! Ainsi, à partir de dimanche prochain, plus aucune dérobade ne sera permise à François de Gouda  quand viendront inévitablement à  l’ordre du jour de son Conseil des décisions douloureuses  à des clientèles électorales qui n’en voulaient pas du temps du précédent Roi ; ce qu’elles ne manqueront pas de  lui vertement , et rougement, rappeler. Combien de fois, mon oncle, faudra-t-il répéter que la vie humaine est un combat contre la malice de l’homme même ; en politique plus qu’en toute chose où s’y emploient les stratagèmes de l’intention, voire même la vérité, dans la seule visée de tromper. Mais laissons aux bedeaux  et aux gardes suisses de toutes les chapelles leurs illusions, même s’il me faut accepter que l’humanité est ainsi faite qu’il y ait pour elle des illusions nécessaires ; que trop de raffinement amène la dissolution et la faiblesse, et que trop bien savoir la réalité des choses lui devienne nuisible. Tenons donc, comme tu me l’as si souvent enseigné, mon oncle, les deux termes de cette contradiction, tout en conservant cette implacable et brûlante lucidité dont ton ami poète dit qu’elle est la blessure la plus rapprochée du soleil. A ce propos, notre présent monarque me semble n’en point trop posséder dans le choix de ses dames. Sa première portait culotte et ne manquait pas de toupet ; l’actuelle, d’une féroce jalousie, en porte aussi et vient de lui administrer une offensante et publique fessée. Tout le Royaume en rit ! le roi, lui, en pleure… de rage ! Mais n’en peut mais… Je le crois en effet, d’un tempérament soumis envers les dames : il les aime dominatrices. Un trait de caractère sans doute consécutif à une enfance, me dit-on, où, avec sa mère, il subissait les foudres d’un homme autoritaire et violent. Te souviens tu aussi de ce qu’il récemment affirmait : « Il y a des trucs que Sarkoty a tués, notamment l’affichage permanent du conjoint. Les Français ne supportent plus cette confusion du privé et du public. » Un certain docteur viennois  dirait, dans ce langage à la mode prisé par nos boboisantes élites : «  il y a là quelque chose comme un retour du refoulé. » Aie, aie ! Vite, vite un divan, mon oncle…

Dans le comté, c’est la marquise de Fade qui a gagné la guerre des roses ; elle sera opposée au marquis de Leucate, le seigneur Si, du parti bleu. Le prince de Gruissan, dit le petit, et Daredare du Rocher, son sémillant maître de chapelle, mais aussi les sieurs Fraise et Labombe, de la Brindille et du Félé, qui rêvaient de l’y voir en de pieuses mains dès dimanche prochain, ont les traits ravagés. Je te le disais dans ma dernière missive, mon oncle : « la marquise surfera sur la vague batave, l’officielle ; tandis que Bodorniou, anciennement «  rosien », n’aura que l’officieuse suivie de celle, qu’il espère, toute droite dirigée, si je puis dire, vers le sieur Labatout, pour le noyer » Hélas, hélas ! la droite vague ne fut que vaguelette et voilà nos Bodorniens dans le sable à ramer . Pari perdu aussi pour Dédé de Navarre et son « Dépendant », qui tractait contre Fade et ses troupes. Il avale son encrier et ne sait plus, de sa barbe, à quel saint la vouer. C’est de la Natte qui doit bien se marrer, mon oncle ; et un coup d’estoc ne saurait tarder. Le temps presse, il se fait tard. De ce champ de bataille comtal, je t’en dirai davantage tantôt. Mais que la navigation de la vie civile  et politique est dangereuse ! Elle est pleine d’écueils où la réputation se brise, mon oncle ! Le plus sûr serait de s’en détourner, en prenant d’Ulysse des leçons de finesse. C’est ici qu’une défaite artificieuse est de grand service ; qu’une belle retraite fait honneur. Cela, j’eusse aimé en parler à Bodorniou et aux siens. Je t’embrasse, mon oncle. Que ce jour où tu me liras te soit le plus agréable. Ton neveu, qui pense à toi!

             

Chronique du Comté de Narbonne.

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      C’était dimanche, et il faisait beau, mon oncle ! Sur le parvis des halles, côté monuments aux morts où on abattit hier de fiers platanes, des Bodorniens parés de leurs capotes « frambroise écrasée » et des Siniens vêtus de même, mais de « bleu roi » épicé. Un vrai manège de portes-réclames tourbillonnant, aux mêmes sourires avenants et parlant la même langue de bois : la loi d’une espèce qui ne sort jamais de l’ambigüité qu’à son détriment moral…et électoral. Il y avait donc des jeunes gens effilés côté bleu et des retraités enrobés chez les framboisiers ! Bodorniou et du Rocher étaient eux sportivement chaussés : le premier de classiques baskets cerises, le second de boboisantes « converse » délavées ; quant à Sy , de Leucate, je ne t’en dirai rien, représenté qu’il était par le sieur Sauze, que personne ne connaît. Trop tard levée, la  discrète marquise de Fade et ses timides amis en blouses blanches occupaient la sortie, qui est aussi une entrée : côté Hôtel Dieu ; Bodorniou et Daredare du Rocher, son sémillant maître de chapelle, rêvant de l’y voir en de pieuses mains dès dimanche prochain  ! Pas sur, mon oncle : la marquise surfera sur la vague batave, l’officielle ; tandis que Bodorniou, anciennement «  rosien », n’aura que l’officieuse suivie de celle, qu’il espère, toute droite dirigée, si je puis dire, vers le sieur Labatout, pour le noyer. Un comte qui, dans ces circonstances, joue l’anguille. Impossible à saisir, il s’impatiente mollement d’enfin savoir qui des deux sera le premier pour trucider le marquis de Leucate – au tour prochain-  pour alors s’en proclamer prestement l’indéfectible ami . On ne le voit guère non plus chez Bébelle, le tavernier à la mode que fréquentent gens de cours et de jeux, bobardiers et notaires, amateurs de cigares et siffleurs de rosé. Car ces halles, mon oncle, sont le cœur de Narbonne, tu le sais. Une foule bruyante y engorge toujours ses ruelles d’étals où se mêlent badauds, nigauds, promeneurs et ménagères pressées. S’y retrouvent aussi, tous les dimanches, coteries, clans et petites troupes d’amis qui y viennent, comme on va  à la messe, pour y disputer souvent des affaires de la cité ; pour y médire parfois, par bonté, des dames et des messieurs du lieu, du comté et d’ailleurs ; pour s’amuser toujours du vent et de la vie, qui passent. On le voit peu dans ces halles, te disais je du seigneur de la ville et du comté, mais on le sait cependant désireux d’en présider les festivités. L’insupporte en effet que charcutiers, bouchers, maraîchers et poissonniers, tous les corps de métiers, ne veuillent point s’en laisser compter ; le prix de cette liberté se payant d’une contribution comtale généreusement diminuée de moitié ! Mais qui présentement nous épargne heureusement le chœur des « chiffons rouges » à l’heure de l’apéritif ou des concerts de tambours en pleine hébétude digestive. Imagine un peu, mon oncle, ce que serait cette basilique profane et revêche animée par un « fonctionnaire » du Comté ! La résistance cependant s’organise, et je sais que l’appel de nos tenaces commerçants sera puissamment entendu. On ne mendie pas sa liberté aux autres, n’est ce pas mon oncle ? Quand elle est prise, il importe de la savoir garder. En ces temps d’emprise idéologique sur nos cerveaux, il est bon d’avoir toujours à l’esprit ce que disait un de tes camarades rescapé de la bienheureuse  et globalisante pensée, à savoir que le langage politique était destiné à rendre vraisemblables les mensonges et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que du vent. Bonne journée, mon oncle ! Et que demain nous ouvre les cœurs. Hier, la nuit tombée, la lune était rousse au dessus de la Clape…

Le roi a besoin de voir vos dentelles…

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Mes pages. 

 

Celle ci, du Duc de Saint Simon:

 

« Le roi a besoin de voir vos dentelles, vos broderies, votre chapeau, vos plumes, votre rabat, votre perruque. Vous êtes le dessus d’un fauteuil. Votre absence lui dérobe un de ses meubles. Restez donc, et faites antichambre. Après quelques années d’exercice on s’y habitue; il ne s’agit que d’être en représentation permanente. On manie son chapeau, on secoue du doigt ses dentelles, on s’appuie contre une cheminée, on regarde par la fenêtre une pièce d’eau, on calcule ses attitudes et l’on se plie en deux pour les révérences; on se montre et on regarde; on force embrassades; on débite et l’on écoute cinq ou six cents compliments par jour. Ce sont des phrases que l’on subit et que l’on impose sans y donner attention, par usage, par cérémonie, imitées des Chinois, utiles pour tuer le temps, plus utiles pour déguiser cette chose dangereuse, la pensée. »

 

Mémoires du duc de Saint-Simon : Siècle de Louis XIV, la régence, Louis XV (French Edition) Surlignement : emplacement. 104-10. Ajouté le mercredi 7 décembre 2011, à 21 h, dans ma Kindle. 

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