Contre-Regards

par Michel SANTO

Si cet éden…

 

 

 

 

 

Bruit, tumulte, tapage, mugissement parfois, tintamarre, cacophonie, cancan souvent, scandale, tollé, rumeur toujours. Et toujours chaque été ! Existe-il un coin de plage, une terrasse de café, un village, un hameau où l’on puisse enfin regarder le monde et les autres dans le silence et la douceur estivale ? Où faut-il donc aller pour ne plus subir ce terrorisme sonore qui désormais se hausse du col en prenant des airs d’animation culturelle. Comment fuir la semaine bavaroise de Narbonne, les tambours brésiliens de Saint Affrique et la multitude d’intermittents du spectacle qui prolifèrent jusque dans les burons les plus perdus du pays d’Aubrac et qui hantent nos soirs d’été de leur nullité musicale ?  Je rêve d’une ville sans festival, d’un bistrot sans musique, d’une mer sans pédalos, d’une radio sans « primaires » et d’un ciel sans nuages. Et si cet éden existe ailleurs que dans la lecture ou l’écriture, comme dans l’instant présent, dîtes le moi !

Tri dans mes carnets.

 

 

Quatre petits carnets de différents formats sur mon bureau. J’y note idées, impressions, propos ou réflexions récoltées dans la rue, à la radio, chez des amis ou dans une librairie. Dans les livres et les journaux aussi… En vrac ! Comme ceux-ci lus ce matin, non datés :

 

                                               .°.

 

  • Cette phrase de Balzac qui clôt la célèbre description de la pension Vauquer et de sa tenancière, dans le Père Goriot : « Son jupon de laine tricotée résume le salon, la salle à manger, le jardinet, annonce la cuisine et fait pressentir les pensionnaires » Admirable ! Toute sa personne explique la pension comme elle l’implique.

 

  • Bêtise : penser comme une bête, mal ou peu. Elle se distingue par comparaison et par degrés. Elle laisse donc une chance aux imbéciles (il y toujours plus bête qu’eux) et aux génies (il y a toujours de la bêtise en eux à surmonter)

 

  • De Chateaubriand : « Tout le monde regarde ce que je regarde, mais personne ne voit ce que je vois ». Apparemment contradictoire avec la formule trouvée dans « L’œil et le cerveau » de Philippe Meyer, je crois… : « C’est l’œil qui voit et le cerveau qui regarde »…

 

  • « L’opinion est la reine du monde, comme la sottise est la reine des sots » Chamford.

Le bon sens, ce menteur…

cavafy

 

 

Ce matin, ce poème de Cavafy. Pour retrouver un peu d’élan..

 

À la taverne de la mer (1897)

 

À la taverne de la mer est assis un vieil homme aux cheveux blanc,

la tête inclinée sur un journal étalé devant lui,

car personne ne lui tient compagnie.

Il sait tout le mépris que les regards ont pour son corps,

il sait que le temps a passé sans plaisir aucun,

et qu’il ne peut plus offrir l’antique fraîcheur de sa beauté passée.

Il est vieux, il ne le sait que trop, il est vieux,

il ne le voit que trop, il est vieux,

il ne le ressent que trop à chaque fois qu’il pleure,

il est vieux, et il a le temps, trop de temps pour le voir.

C’était, c’était quand, c’était hier, encore.

Et on se souvient du « bon sens », ce menteur !

et comment le fameux « bon sens » lui a préparé cet enfer

lorsqu’à chaque désir il répondait

« Demain, demain il sera temps encore ».

Et il se souvient du plaisir retenu,

de chaque aube de jouissance refusée, de chaque instant perdu

qui se rit maintenant de son corps labouré par les ans.

À la taverne de la mer

est assis un vieil homme

qui, à force de penser, à force de rêver,

s’est endormi sur la table…

L’ange du Mal !

 

 

 

 

En Norvège, le Mal a pris le visage lisse et pâle d’un jeune homme blond aux yeux bleus. Celui d’un ange ! Qui pouvait le reconnaître, paisible et solitaire néo rural nordique devant ses seuls écrans à passer en boucle des jeux vidéo où l’on tue en masse ? A entendre la bêtise sur nos ondes et dans la bouche de ceux qui en font métier dans les caves politiciennes, l’explication serait toute simple : fondamentalisme chrétien, protestantisme radical… A laquelle le MRAP, en spécialiste de l’hystérisation politique des conflits  communautaires ajoute le FN de Marine Le Pen et les idées de l’extrême droite européenne. Ce serait si rassurant en effet que d’avoir devant soi un Hitler de rechange pour capitaliser nos angoisses et nos peurs devant ce qui ne peut, et ne sera, jamais compréhensible. Cet au-delà de la raison objectivante ! Cette folie, ce délire de la pensée ! Ce Mal qui gît tapi comme un Golem dans tous les recoins de nos sociétés. Tragiquement banal et odieusement sanguinaire ! Et que nulle explication ne pourra jamais en prévenir l’expression ni en saisir les racines…

 

L’oeuvre au noir: notes, suite et fin.

 

 

 

 

 

Cet après midi était bien noir. Ciel de Flandres et vent violent. Et fin de ma lecture de ce chef d’œuvre que je reprendrai sans doute aucun. En attendant, je continue le voyage avec « Les yeux ouverts », livre d’entretiens où Marguerite Yourcenar, par l’art du questionnement de Matthieu Galley, livre quelques clefs sur ses romans et récits…

                                        .°.

« Pour Zénon, le procès n’était plus guère que l’équivalent d’une de ces parties de cartes avec son gardien, que par distraction il perdait toujours. La vérité, si on l’eût dite, eût d’ailleurs dérangé tout le monde. Là où il disait vrai, ce vrai incluait du faux : il n’avait abjuré ni la religion chrétienne ni la foi catholique, mais il l’eût fait, s’il l’eût fallu, avec une tranquille bonne conscience, et fût peut-être devenu luthérien s’il était retourné, comme il l’avait espéré, en Allemagne. D’autre part, là où ses dénégations n’étaient littéralement qu’un mensonge, comme dans l’affaire des soins donnés à l’assassin de Vargas, la vérité pure eût non moins menti. Les services rendus aux rebelles ne prouvaient pas, comme le pensaient avec indignation le procureur, et avec admiration les patriotes, qu’il eût embrassé la cause de ces derniers : personne d’entre ces acharnés n’eût compris son froid dévouement de médecin… »

Et ces deux derniers paragraphes qui concluent le roman. Qui concluent ?

« Il respirait par grandes et bruyantes aspirations superficielles qui n’emplissaient plus sa poitrine, quelqu’un qui n’était plus tout à fait lui, mais semblait placé un peu en retrait sur sa gauche, considérait avec indifférence ces convulsions d’agonie. Ainsi respire un coureur épuisé qui atteint au but. La nuit était tombée, sans qu’il pût savoir si c’était en lui ou dans la chambre : tout était nuit. Un instant qui lui sembla éternel, un globe écarlate palpita en lui ou en dehors de lui, saigna sur la mer. Comme le soleil d’été dans les régions polaires, la sphère éclatante parut hésiter, prête à descendre d’un degré vers le nadir, puis, d’un sursaut imperceptible, remonta vers le zénith, se résorba enfin dans un jour aveuglant qui était en même temps la nuit.

Il ne voyait plus, mais les bruits extérieurs l’atteignaient encore. Des pas précipités résonnèrent le long du couloir : c’était le porte-clef qui venait de remarquer sur le sol une flaque noirâtre. Un moment plus tôt, une terreur eût saisi l’agonisant à l’idée d’être repris et forcé à vivre et à mourir quelques heures de plus. Mais toute angoisse avait cessé : il était libre; cet homme qui venait à lui ne pouvait être qu’un ami. Il fit ou crut faire un effort pour se lever, sans bien savoir s’il était secouru ou si au contraire il portait secours. Le grincement des clefs tournées et des verrous repoussés ne fut plus pour lui qu’un bruit suraigu de porte qui s’ouvre. Et c’est aussi loin qu’on peut aller dans la fin de Zénon. »

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