Contre-Regards

par Michel SANTO

Qu’est ce que l’opinion commune?

 

 

 

 

Un extrait de la préface de Marie de Gournay sur les « Essais » de Michel de  Montaigne

  

   Lectures : Celle de ce matin ! Après mon café serré…

 

 

   « C’est au fond une sorte d’injure que d’être adulé par ceux à qui vous ne voudriez pas ressembler… Qu’est-ce donc que l’opinion commune? Ce que nulle personne sensée ne voudrait dire ni croire. L’intelligence? le contrepied de l’opinion commune. Et pour bien vivre, il faut certainement fuir aussi bien l’exemple et le gout de l’époque que suivre la Philosophie et la Théologie. Il ne faut entrer chez le peuple que pour le plaisir d’en sortir. Et la vulgarité s’étend au point qu’il y a dans la société moins de gens distingués que de Princes.  Tu devines déjà, lecteur, que je veux me plaindre de l’accueil bien froid qui fut fait aux « Essais ». Et tu penses peut-être avoir à me reprocher mon acrimonie, dans la mesure ou leur auteur lui-même dit que l’approbation publique l’encouragea  à développer son livre. Certes, si nous étions de ceux qui croient que la plus insigne des vertus est de se méconnaître soi-même, je dirais qu’il a pensé, pour se faire réputation d’humilité, que la renommée de ce livre suffisait à son mérite. Mais il n’est rien que nous ne haïssions comme cette antique Lamia, aveugle chez elle et clairvoyante ailleurs ; et comme nous savons que celui qui ne se connaît pas bien ne peut bien se faire valoir, je te dirai, lecteur, que cette faveur publique dont il parle n’est pas celle qu’il pensait qu’on lui devait : il pensait qu’une tout autre, plus complète et plus parfaite lui était due, mais pensait d’autant moins l’obtenir. »

Les molécules d’air ne mentent pas !

 

 

 

Benoît Hamon, hausse encore le ton contre Dominique Strauss-Kahn. « Il est loin de la France, il ne respire pas les molécules de l’atmosphère que nous respirons », confie-t-il. Bien ! Bien ! Après Christian Jacob, qui faisait observer que le même DSK ne connaissait rien à la France des terroirs, ce qui lui a valu un procès en antisémitisme implicite, voilà le porte parole du PS, qui trouve les molécules d’atmosphère respirées par le Délégué général du FMI franchement apatrides, ce qui lui vaut le silence complice de ses camarades socialistes. Nos terroirs serait-ils donc d’extrême droite et maurrassiens et l’air que nous y respirons de gauche et progressiste ? Reste les molécules d’eau au milieu desquelles s’ébattent Anne et Dominique dans leur piscine marocaine. Au niveau où soufflent l’esprit et la parole publique, leur sera-t-il aussi fait procès de ne se point baigner dans les eaux de la Loire. L’air commence à devenir irrespirable dans ce pays!  

Sur la route de Madison.

 

 

 

 

Dans un de mes récents « billets », je notais la pertinence des analyses du lieutenant colonel américain, Nathan Freier, professeur à l’US Army War College, sur les « surprises stratégiques ». Analyses confirmées par les révoltes populaires affectant aujourd’hui le «  monde arabe ». Mais notre lieutenant colonel allait plus loin. L’un de ses chapitres est en effet consacré aux Etats-Unis eux-mêmes (“Dislocation stratégique violente à l’intérieur des Etats-Unis”, territoire “largement inexploré”). Il pensait aux catastrophes naturelles (l’ouragan Katrina…) mais aussi et surtout aux “ dysfonctionnement de l’ordre politique et légal, à la résistance ou aux insurrections domestiques ”. Et là encore, ce qui se passe au Wisconsin témoigne de la perspicacité intellectuelle de notre professeur américain. Dans cet Etat, historiquement Démocrate, gagné par les Républicains et à la tête duquel sévit un jeune  gouverneur « tea party », la révolte gronde. Depuis le 16 février les manifestants, qui font référence à l’Egypte, sont installés à Madison, la capitale, devant le Capitole. Et 17 Représentants démocrates se sont “réfugiés” en Ohio pour éviter que le gouverneur Walker (“Hosni Walker”, disent les pancartes) ne dispose du quorum nécessaire au vote de coupes budgétaires sévères et de la vente de centrales électriques à de grands groupes privés. Il est vrai que cet Etat est en quasi faillite ! Mais peu importe les causes, constatons simplement la similitude d’évènements politiques qui, sous des formes différentes, manifestent le rejet d’un « système politique » fermé au débat démocratique. La leçon du professeur Nathan Freier devrait être étudiée et longuement méditée par l’ensemble de nos « élites politiques ».

Une lettre persane.

 

Mes pages : Cette lettre persane de Montesquieu… Sans commentaires tant elle se suffit à elle-même :

 

 

                                               LETTRE CI.

RICA AU MEME.

    Je te parlais l’autre jour de l’inconstance prodigieuse des Français sur leurs modes. Cependant il est inconcevable à quel point ils en sont entêtés: c’est la règle avec laquelle ils jugent de tout ce qui se fait chez les autres nations; ils y rappellent tout; ce qui est étranger leur parait toujours ridicule. Je t’avoue que je ne saurais guères ajuster cette fureur pour leurs costumes avec l’inconstance avec laquelle ils en changent tous les jours.
    Quand je te dis qu’ils méprisent tout ce qui est étranger, je ne te parle que des bagatelles; car, sur les choses importantes, ils semblent s’être méfiés d’eux-mêmes jusqu’à se dégrader. Ils avouent de bon coeur que les autres peuples sont plus sages, pourvu qu’on convienne qu’ils sont mieux vêtus: ils veulent bien s’assujettir aux lois d’une nation rivale, pourvu que les perruquiers français décident en législateurs sur la forme des perruques étrangères. Rien ne leur parait si beau que de voir le goût de leurs cuisiniers régner du septentrion au midi, et les ordonnances de leurs coiffeuses portées dans toutes les toilettes de l’Europe.
    Avec ces nobles avantages, que leur importe que le bon sens leur vienne d’ailleurs, et qu’ils aient pris de leurs voisins tout ce qui concerne le gouvernement politique et civil?
    Qui peut penser qu’un royaume, le plus ancien et le plus puissant de l’Europe, soit gouverné, depuis plus de dix siècles, par des lois qui ne sont pas faites pour lui? Si les Français avaient été conquis, ceci ne serait pas difficile à comprendre: mais ils sont les conquérants.
    Ils ont abandonné les lois anciennes, faites par leurs premiers rois dans les assemblées générales de la nation: et ce qu’il y a de singulier, c’est que les lois romaines, qu’ils ont prises à la place, étaient en partie faites et en partie rédigées par des empereurs contemporains de leurs législateurs.
    Et afin que l’acquisition fût entière, et que tout le bon sens leur vînt d’ailleurs, ils ont adopté toutes les constitutions des papes, et en ont fait une nouvelle partie de leur droit: nouveau genre de servitude.
    Il est vrai que, dans les derniers temps, on a rédigé par écrit quelques statuts des villes et des provinces: mais ils sont presque tous pris du droit romain.
    Cette abondance de lois adoptées, et pour ainsi dire naturalisées, est si grande qu’elle accable également la justice et les juges. Mais ces volumes de lois ne sont rien en comparaison de cette armée effroyable de glossateurs, de commentateurs, de compilateurs; gens aussi faibles par le peu de justesse de leur esprit qu’ils sont forts par leur nombre prodigieux.
    Ce n’est pas tout: ces lois étrangères ont introduit des formalités qui sont la honte de la raison humaine. Il serait assez difficile de décider si la forme s’est rendue plus pernicieuse, lorsqu’elle est entrée dans la jurisprudence, ou lorsqu’elle s’est logée dans la médecine; si elle a fait plus de ravages sous la robe d’un jurisconsulte que sous le large chapeau d’un médecin; et si dans l’une elle a plus ruiné de gens qu’elle n’en a tué dans l’autre.
    De Paris, le 17 de la lune de Saphar, 1717.



L’Europe sans voix ni stratégie.

  

 

 

 

Je voudrais, en prenant appui sur les révoltes populaires dans le monde arabe, sortir de mon « registre » habituel, si je puis dire ( encore que…), pour pointer le caractère obsolète du  » point de vue  » géopolitique et stratégique occidental. Un contre-regard qui s’inspire des travaux de Nathan Freier.

 

Commençons par ceci : «  Les  plus vraisemblables chocs futurs seront non conventionnels. Ils ne viendront pas d’avances foudroyantes d’armées ennemies. Ils se manifesteront plutôt d’une manière très éloignée des conventions traditionnelles établies. La plupart seront non militaires par leur origine et leur caractère, et non pas, par définition, des événements classiques favorables à l’emploi conventionnel des moyens du Département de la défense.

 

Cette réflexion, publiée en 2008 par le Strategic Studies Institute (SSI) est celle d’un lieutenant colonel américain, Nathan Freier, professeur à l’US Army War College.Il ajoutait, de manière assez paradoxale, que ces menaces pouvaient être corrélées à un dessein hostile ou pas. La seconde proposition étant la moins comprise et donc la plus dangereuse » (!!!)

Illustration et pertinence de son analyse :

 

1° «  dans le système international, certains Etats comptent plus que d’autres. Le fonctionnement stable d’un certain nombre de ces Etats est essentiellement important pour les Etats-Unis et leurs intérêts. La plupart d’entre eux représenteraient des dommages potentiels considérables s’ils venaient à succomber à une instabilité soudaine, catastrophique ou à se trouver en faillite. Ceci est vrai quelles que soient leurs dispositions préalables envers les Etats-Unis – amicales, bienveillantes ou neutres ”.

 

2°Leurs caractéristiques ? Soit qu’ils possèdent des armes de destruction massive, des ressources stratégiques et/ou une position géographique dominante, des populations proches des USA et susceptibles de migrer en masse, soit qu’ils puissent “ par une déstabilisation imprévue déclencher une instabilité contagieuse dans une région importante ” en étant “ des alliés clés ou des partenaires stratégiques ”.

Lire ces lignes aujourd’hui, à la lumière des révoltes imprévisibles qui ont fait tomber, en moins de deux mois, les deux régimes “amis” tunisien et égyptien, secouent le Yémen, la Jordanie, la Libye, Bahreïn, contaminent l’Iran et peut-être la Syrie, s’étendent en Afrique (Soudan, Djibouti (3), Algérie, Maroc) et inquiètent la Chine (4), est très éclairant. Pour les Etats-Unis mais aussi pour l’Europe, qui n’a pas de pensée stratégique unifiée sur les « menaces » potentielles qui pourrait l’affecter et qui n’a anticipé aucunement les événements actuels (rien n’était imaginable il y a moins de deux mois).

 

Qui en effet aurait pu imaginer un mouvement des populations civiles pour plus de liberté, pour une distribution des richesses plus équitable, moins de corruption, plus de possibilité de choix de leurs dirigeants. Bref, plus de démocratie…

 

Un mouvement dont l’ampleur n’est pas de nature à être dirigé ou contenu par une réponse militaire ou diplomatique unilatérale, même pas par une aide économique… Une “surprise géopolitique et  stratégique” inouïe qui remet en cause les plans et les rôles de chacun des Etats, sans exclusion. Qui explique aussi l’embarras de Washington et de l’Europe. Une Europe sans voix…

 

Qu’en sera-t-il de la suite ? La seule chose que l’on puisse en dire est qu’on en sait rien, et constater que l’envie de libertés secoue comme jamais les dictatures qui les écrasent. Et c’est tant mieux ! Restera-t-elle pacifique ? Quels régimes pour les faire vivre ? L’histoire est ouverte et rien ne garantit qu’un mouvement nourrit par l’esprit de démocratie ne finisse par accoucher d’un Etat qui, sous de nouvelles formes, place les libertés en régime surveillé. Voire pire… L’histoire de notre siècle en porte de nombreux témoignages…

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