𝐂𝐆𝐑, 𝐥’𝐞𝐦𝐩𝐢𝐫𝐞 𝐪𝐮𝐢 𝐧’𝐚𝐢𝐦𝐞 𝐩𝐚𝐬 𝐥𝐚 𝐥𝐮𝐦𝐢𝐞̀𝐫𝐞.

Je croyais que la culture était un bien commun. Une respiration. Je découvre qu’elle est surtout un territoire. À défendre. À verrouiller.

Je croyais que la culture était un bien commun. Une respiration. Je découvre qu’elle est surtout un territoire. À défendre. À verrouiller.

Cinq mille viticulteurs descendent sur Béziers aujourd’hui. Ils veulent sauver la viticulture. Ils réclament des primes pour arracher, des subventions pour distiller, des aides à la reconversion, des reports de dettes, des ristournes sur l’électricité, des compensations sur le gazole.
La liste est longue. Trop longue.

J’aime ce nom. Rue du Bois Roland. Il sonne juste.
Je la prends souvent. Pour marcher. Pour respirer.
Des maisons basses. Des murs pâles. Des jardins serrés contre la rue.
Devant l’une, les belles de nuit débordent. Fleurs, graines.
Petites perles noires tombées sur le trottoir.
J’en ramasse. J’en sèmerai autour de ma cabane.
« Pardon Monsieur ! »
Voix claire. Une femme âgée dans un fauteuil roulant. Un homme la pousse.
Le bras droit immobile. Les yeux, vivants.
Elle me sourit. On s’excuse ensemble.
Plus loin, une maison bleue.
Le portail, les persiennes, les fleurs. Tout bleu.
Je touche les branches. Fines. Fraîches.
« Pardon Monsieur ! »
Encore elle. Même sourire.
— Je cherchais des graines.
— Il n’en fait pas, dit-elle. Mais je peux vous faire des boutures.
Un pot. Oui.
Elle ouvre son portail.
— N’oubliez pas.
Je promets. Le vent se lève.
Les fleurs bougent. Le bleu tremble un peu.
Et je me dis qu’il suffit d’un geste offert
pour que la vie reparte.

Jeudi 25 Septembre.
Madame H va mieux. Il y a quelques jours encore, on la relevait du carrelage froid, on l’aidait à retrouver son souffle, on mesurait sa fièvre. Aujourd’hui, elle est assise à sa table, un bouquet de fleurs devant elle. Elle observe, respire, sourit.

Hier.
Géraldine m’attendait. On aurait dit une adolescente. Menue. Jolie. Ses yeux brillaient comme si elle partait en vacances. Elle est chirurgienne.
Elle m’attendait pour m’arracher une dent de sagesse. « Énorme ! » m’a-t-elle dit, ravie, en la désignant. Comme si c’était un caillou trouvé sur la plage.
Puis vint la chaise. La position allongée. Le projecteur. La lumière aveuglante. Le métal froid des instruments.
Le bruit sec des os qui craquent. Comme un marteau-piqueur dans la bouche.
Une heure à transpirer, les poings serrés.
Chez moi, deux heures plus tard. Dans le noir. La douleur montait malgré les cachets. Elle était dans la chair, dans le temps qui ne passe pas.
Le front pesait lourd. J’ai fermé les yeux. Pour rien.
Le soir, la douleur s’est arrêtée. Immobile. Comme un chien couché. Les médicaments faisaient effet. La tête cognait encore, un tambour sourd.
La nuit passa sans sommeil. Les heures lentes, interminables. Le corps voulait sombrer. Les yeux restaient ouverts.
À l’aube, tout s’est arrêté. La douleur s’était enfuie. Restait la fatigue. Lourde. Comme un sac de pierres.
J’ai bu un café. Il était tiède. Mauvais. Mais c’était un café. La journée commençait.
Illustration : Francis Bacon.