J’étais dans cet état où de brumeuses idées mêlées à de troubles souvenirs occupaient mon esprit sans pouvoir se fixer sur un moment, un objet ou une personne qui auraient pu ranimer les sentiments et les émotions éprouvés dans mon enfance en ce temps de Noël, quand des cris et des bruits de tambours se sont bruyamment fait entendre sous mes fenêtres.
Finalement, j’aurai passé la plus grande partie de mon existence dans le monde d’avant, songeais-je ce matin en apprenant la défaite humiliante du R.C.N – 70 à 0, à Oyonnax –, le club longtemps emblématique de ma petite ville – petite ville qui fut aussi, soit dit en passant, la capitale d’une grande province romaine.
« Elle portait une certaine idée de l’homme et militait pour la liberté de chacun. Sa cause était l’universalisme, l’unité du genre humain, l’égalité de tous avant l’identité de chacun, l’hospitalité pour toutes les différences réunies par une même volonté, une même dignité, l’émancipation contre l’assignation (…). Que nul aujourd’hui ne fasse mentir ou ne détourne son combat universel. Ce n’était pas un combat pour s’affirmer comme Noire avant de se définir comme Américaine, ou Française. Ce n’était pas un combat pour dire l’irréductibilité de la cause noire. Non, mais bien pour être citoyenne libre, digne, complètement, résolument. » Voilà, tout est dit ! Et tout fut beau, juste et digne. Oui, ce soir, la France était belle.
Que c’est beau le rugby joué avec cette foi ; que c’est beau un stade en joie ; que c’est beau l’audace en bleu ; que c’est beau un visage en pleurs ; que c’est beau des joueurs en gloire ; que c’est beau un « quinze » en « un » ; que c’est beau tant de courage, tant de talents ; que c’est beau de briser la fatalité ; de donner forme au destin… Que c’est beau de vivre ces extraordinaires instants.
Les premières feuilles tombent, les vignes rouillent, le soleil perce un ciel bas et menaçant, les journalistes attendent le prix Goncourt. Le soir venu les corbeaux tournoient sur Saint Just. Ce sont les vacances de la Toussaint. Des jeunes gens se promènent en ville. Ils montrent leurs corps, en jouissent comme en plein été. Les terrasses sont pleines et les rues vides. Dans la nuit de samedi à dimanche, nous gagnerons une heure de lumière. Ce sera le mois de novembre. Il est marqué par la mort des choses. Mila nous demande pourquoi ces fleurs en pots sur le palier : « c’est pour les amener au potager ? ». On rit ! On choisit nos mots pour lui dire nos visites rituelles aux cimetières. Et leurs sens. Sa génération et celle de ses parents ne connaissent que la fête d’Halloween ; ses déguisements, ses déambulations, ses bonbons, les dessins animés, les spectacles. Avec elles, les nécropoles ne seront bientôt plus fleuries les premiers jours de novembre. Les morts seront abandonnés dans des déserts de granit. Le temps perd de la profondeur aussi, disais-je à Thierry, autour d’un café. Et plus rien n’est symbole dans un monde sans mémoire devenu plat, comme nos écrans, ajouta-t-il. Dans la rue du 1er mai, – je n’y passe jamais, – je me suis arrêté devant la vitrine d’une fleuriste. Splendide ! Toute en simplicité et élégance ; une harmonie japonisante de formes et de couleurs : une joie pour l’esprit. J’ai échangé quelques mots avec sa jolie propriétaire. Elle a ouvert son magasin l’an dernier, en décembre. Autant dire aujourd’hui. La terre et les saisons tournent, mais la beauté et la création brillent encore au milieu de toutes ces choses qui tombent.
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