Contre-Regards

par Michel SANTO

L’éternelle jeunesse de Lucien Jerphagnon!

   

Historien de l’Antiquité grecque et romaine et professeur de philosophe, Lucien Jerphagnon vient de mourir, à l’âge de 90 ans, victime d’un cancer. Il était la jeunesse même, lui qui disait : « Un philosophe ce n’est pas quelqu’un penché sur une tonne de bouquins, c’est quelqu’un qui va chercher la vie. » Esprit  facétieux et paradoxal aussi, notamment quand il affirmait : « Je suis dans ce monde-là que j’aime et en même temps j’ai brisé les barreaux de mon siècle et je m’évade… J’ai l’impression d’avoir pris l’apéritif avec Marc-Aurèle et bavardé avec Néron qui n’était pas si méchant, comme on aurait dit à Bordeaux il était bien brave ! En fait il était peureux, et un couillon peureux avec le pouvoir…» Un maître !

 

Ce souvenir n’est point pâli.

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Elie.Y est mon médecin. C’est un bon ami aussi. Il l’est devenu depuis mon retour à Narbonne, qui m’a vu naître et grandir. Pendant ma petite adolescence, il était le «docteur» de la famille. Notre différence d’âge est grande, mais à présent nous voilà complices, même s’il persiste à m’appeler «Mon petit!».

Ce matin, je passais par hasard devant son cabinet et, comme à mon habitude en pareille circonstance, y suis entré dans l’intention de le saluer. Sa porte était grande ouverte sur son bureau vide au premier plan duquel trônaient un tas de dossiers médicaux, de journaux et de revues spécialisées, de boîtes de médicaments et d’objets divers. De cette pile informe, s’en distinguait au sommet, par sa belle tranche rouge vif et l’élégance de sa reliure, un livre: «Les Fleurs du mal», dans l’édition Baudoin! Que je ne pus m’empêcher d’ouvrir à la page indiquée par une carte de visite au nom d’une dame J…, notaire de son état, pour y lire ce poème. Un tendre souvenir, une ultime confidence adressée par une ancienne amoureuse à mon cher Elie, sans doute. Un secret à peine dévoilé dont je ne connaîtrai jamais le sens profond mais qu’il me plaît d’interpréter ainsi:

Lola! m’entends-tu?

Le village de Cox.

Le village de Cox.


Elle s’appelle Dolores. Nous l’appelions : Lola ! Elle ne répond plus à l’un comme à l’autre de ses deux prénoms. Lola lui avait été donnée par sa famille. La mienne ! Elle était ma tante, celle par qui les liens étaient maintenus, serrés, avec les cousins et cousines restés en Espagne. À Cox !

A Lise et Henri Barthe.

     

Lise Barthe nous a quitté en 2006. Henri, dimanche, est parti la rejoindre. C’étaient des amis. De ceux dont le souvenir restera à jamais dans nos cœurs. Nous les aimions pour leur gaité, leur élégance. Elle et lui rayonnaient à Séville, cette ville inouïe où le tragique de l’existence est mis en scène  dans  les ocres dorées de ses arènes. Une ville de fête où la présence de la mort a l’odeur sucrée du jasmin. Nous nous y rencontrâmes quelquefois. Toujours dans l’espoir d’assister au miracle. Celui de l’éphémère beauté des trois ou quatre véroniques que voudrait bien nous offrir Curro Romero. Un temps ralenti, étiré, suspendu dans le cercle de la vie. Dans une forme mêlant le rouge et le noir. Une vie plus forte que la mort. Voluptueuse. A l’image de ses jeunes danseuses de sévillanes déambulant à la tombée du jour sur les berges du Guadalquivir… Suerte Henri !

 

Un petit hommage à Gérard Bobillier.

bobillierLe directeur et fondateur des Editions Verdier, à Lagrasse, Gérard Bobillier, est mort, lundi. Je ne le connaissais pas et sa disparition me rend pourtant très triste. Je ne le connaissais pas mais ma bibliothèque est pleine de ses livres. Quand Gil Jouanard et Anne Potié, des amis chers, dirigeaient le Centre Régional des Lettres de Montpellier, je me rendais régulièrement dans leurs locaux pour me plonger dans les cartons remplis des nouvelles éditions que leur adressait Gérard Bobillier. Que d’heures passées à feuilleter et  lire, seul, dans cette grande pièce à l’odeur prégnante de papier…Et que d’auteurs découverts en ces occasions : Bergougnioux, Michon, Delibes, Llamazares… Erri de Luca et son « Une fois, un jour » que je ne quitte plus depuis et qui après quelques années de prison est devenu maçon pour gagner sa vie. Un maçon qui, tout au long de ses années de vie d’ouvrier, feuilletait « les Saintes Ecritures et leur hébreu ancien une heure avant de partir au travail. » (Première heure. Rivages poche page 7) «  en homme qui ne croit pas », sans être pour autant athée… Pour y constater que le métier de maçon y était même un titre honorifique, comme le prouve le prophète Isaïe lorsqu’il écrit à propos d’un homme juste : « Et je t’appellerai maçon de brèche, celui qui répare les chemins pour vivre. (Is 58,2) » (Page 18). Gérard Bobillier était lui aussi du métier, si je puis dire. Il lui en a fallu en effet du courage et de l’obstination pour construire, au cœur des Corbières, loin des bavardages mondains et médiatiques, une «  maison » qui «  refusait obstinément – et quoi qu’il lui en coûtât – la pénombre de la Caverne et le jeu des apparences trompeuses… pour s’approcher de la lumière des idées »

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