Contre-Regards

par Michel SANTO

Offenses au café.

Il ne fait pas très chaud. L’air est chargé d’humidité, mais le soleil est là pour deux ou trois heures au moins. Assis à la terrasse d’un café place de l’hôtel de ville, je lis un entretien accordé par Jacqueline Kelen au journal la Croix. En exergue cette phrase : « L’obsession thérapeutique risque de nous faire passer à côté du spirituel ». Un bruit de chaises m’en détourne. Deux femmes s’installent. L’une : « Je viens des urgences, ma fille déprime complètement…j’ai viré mon copain : pas gentil, méchant même… ». L’autre : « ma mère est morte…mon fils m’a envoyé paître…et ma belle fille, celle là… ». Arrive un petit monsieur. Bisous, bisous : « Je n’ai pas le moral moi aussi, mon ami est mort, j’ai payé les obsèques et sa sœur a pris tout le mobilier et la télé. Un grand écran… ». Les deux : « Un grand écran, non ? » Abattu, je replonge dans mon journal et lis : « Au psychanalyste on raconte les offenses subies ; au prêtre on dit les offenses commises. » Peut-être ! Mais cet après midi, il suffisait d’une table, trois chaises, trois cafés et d’une présence indiscrète… mais attentive pour qu’elles soient crûment exposées.

Duflo ( pas la verte ) au Top Time.

 

Le magazine « Time » publie son top 100. Quatre français figurent au classement : Nicolas Sarkozy, Jean Claude Trichet, Esther Duflo et…Marine Le Pen !, qui n’est devancée (largement), dans la catégorie des femmes politiques, que par Angela Merkel. Inutile de préciser que c‘est  la première fois que cet hebdomadaire américain classe parmi les 100 personnes plus influentes dans le monde, une personnalité classée à l’extrême-droite de l’échiquier politique français. On se souvient qu’une pétition lancée récemment par quelque milliers d’intellectuels  avait réussi à sortir Céline de la liste des écrivains dont la République devait s’honorer. Je m’attendais donc à un vaste mouvement d’indignation nationale lancé par les mêmes afin d’envoyer les forces de police vider les kiosques de la capitale de tous les numéros de cet hebdomadaire aussi complaisamment flatteur à l’égard de cette sulfureuse dame. D’où mon étonnement devant le mutisme des mêmes pourtant si prompts à dévoiler chez tout réfractaire à la pensée « Joffrin », au mieux un réactionnaire à la Gallo-Finkielkraut, au pire un néo-fasciste déclaré. Mais trêve de plaisanterie, et réjouissons  nous plutôt de voir Madame Duflo, pas la verte, classée au 46 émue rang de ce Top mondial. Cette jeune économiste, si peu médiatisée dans un pays comme le nôtre où l’on confond si souvent la profondeur d’une pensée aux paillettes d’un look, est spécialisée dans la lutte contre la pauvreté et jouit dans le monde entier d’une grande estime chez ses pairs. Au point d’avoir été reçu au Collège de France pour y donner un cycle de conférences fort prisées pour une discipline aussi peu tendance. Une réputation internationale incontestée que le « Time » consacre et qui, je l’espère, la fera mieux connaître de nos concitoyens. Pour cela, et seulement pour cela, qui n’est pas rien, félicitons-nous de ce classement réalisé par le magazine américain et déplorons encore une fois l’ignorance des nôtres…

                                                                                                    

Du bon usage des citations.

 

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Ce paragraphe extrait des Essais de Montaigne sur le bon usage des citations, que j’adresse à l’ami Gilles qui, un soir, su m’écouter:

 

 

« Qu’on regarde en ce que j’emprunte si j’ai su choisir quelque chose qui rehausse ou appuie convenablement le reste, qui lui, est bien de moi. Car je fais dire aux autres, non pas d’abord, mais ensuite, ce que je ne parviens pas à dire aussi bien, à cause de la faiblesse de mon langage, ou de mon esprit. Je ne compte pas mes emprunts : je les soupèse. Et si j’avais voulu les faire valoir par leur nombre, j’en aurais mis deux fois plus. Ils viennent tous, ou fort peu s’en faut, de noms si fameux et si anciens qu’ils me semblent se nommer d’eux-mêmes, sans avoir besoin de moi. Dans les raisonnements, comparaisons et arguments, si j’en transplante dans mon propre champ, pour les mélanger aux miens, je cache parfois volontairement le nom de leur auteur,pour freiner la témérité de ces critiques hâtives, que l’on profère à propos de toutes sortes d’écrits, et notamment récents, œuvres d’hommes encore vivants et écrites dans la langue « vulgaire », celle d’aujourd’hui, ce qui permet à tout un chacun d’en parler,et qui semble donner à penser que la conception et le dessein de l’œuvre elle-même sont, eux aussi, vulgaires. Je veux que ces gens-là croyant me donner une pichenette sur le nez la donnent en fait sur celui… de Plutarque ! Et qu’ils se ridiculisent à injurier Sénèque à travers moi. Il me faut bien dissimuler ma faiblesse sous ces grandes autorités. »

Comment être sage dans le chaos?

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“Ne sois pas trop juste, ne pratique pas trop la sagesse : pourquoi te rendre ridicule?” (L’Ecclésiaste)

 Mes images:

Dandy”, “nihiliste petit-bourgeois”, “frimeur dilettante”, Frédéric Schiffter se pâme de ses vertus, que tant de philosophes, Zarathoustra du bocage ou bluffeurs d’éthiques, honnissent. Déjà, étudiant, il préférait Manchette à Lévinas. Pourtant, “l’essayiste le moins lu de France” signe aujourd’hui son dixième livre, un décalogue inspiré par dix aphorismes cueillis parmi son panthéon, dans lequel Freud allonge Proust tandis que Pessoa flirte avec l’Ecclésiaste.

Le livre de sable.

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On ouvre un carnet, et on tombe sur ces quelques phrases notées au fil de lectures…

Kundera: « Nous traversons le présent les yeux bandés. Tout au plus pouvons-nous pressentir et deviner ce que nous sommes en train de vivre. Plus tard seulement, quand est dénoué le bandeau et que nous examinons le passé, nous nous rendons compte de ce que nous avons vécu et nous en comprenons le sens. » (Risibles amours, trad. François Kérel, p.13, Folio n°1702)

 « Par une certaine partie de nous-mêmes, nous vivons tous au-delà du temps. Peut-être ne prenons-nous conscience de notre âge qu’en certains moments exceptionnels, étant la plupart du temps des sans-âges. » (L’immortalité, trad. Eva Bloch, p.14, Folio n°2447)

« Si l’on était responsable que des choses dont on a conscience, les imbéciles seraient d’avance absous de toute faute. […] l’homme est tenu de savoir. L’homme est responsable de son ignorance. L’ignorance est une faute. » (Risibles amours, trad. François Kérel, p.127, Folio n°1702) 

 Borges: « Ce qui importe ce n’est pas de lire mais de relire. » (Le livre de Sable, trad. Françoise-Marie Rosset, p.103, (Éd.Gallimard )

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